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Laetitia Nicolas

Les bouquets funéraires des bords de routes

Un nouveau code de la route ?

Résumé

Bouquets funéraires de bords de route ou « bornes de mémoire ». Par cette expression, j’entends les bouquets (ou tout autre type d’aménagement) posés au bord des routes sur les lieux d’accidents mortels, mis en place pour symboliser le décès d’un individu à un endroit précis. Ce travail anthropologique, réalisé en majeure partie dans le département des Alpes-de-Haute-Provence (entre 2004 et 2006), expose des données recueillies sur le terrain (observations, entretiens), la méthodologie utilisée et propose une analyse de cette pratique de marquage d’une « mauvaise mort contemporaine ». L’accent est mis sur la nécessité d’étudier tous les lieux d’hommage au défunt, démontrant alors que les bornes ne sont qu’une partie visible de tout un ensemble de culte au défunt (autels domestiques, cimetières, sites Internet). Le rapport entretenu avec le végétal (nature et genre des végétaux posés, fréquences de pose, place du symbolique et du pragmatique lors de l’entretien de la borne) y est particulièrement détaillé. De même, les questions de légalité de la pratique (notions d’espace public/privé), de militantisme et d’identité (que ce soit celle du défunt ou celle des poseurs de bornes) sont également développées.

« Une vie humaine à laquelle il est mis fin de façon violente se continue dans une plante »

(Eliade 1964 : 393)1

L’objet de la présente étude, les « bouquets de bords de routes » posés sur le lieu même et à la suite d’accidents mortels, est un signe aux allures évidentes qui se caractérise pourtant par une très grande ambiguïté. En effet, on ne sait trop s’il est posé pour soi ou pour les autres, si c’est un objet privé ou public, s’il est individuel ou collectif, s’il parle des morts ou des vivants, s’il est universel ou personnel. Il montre mais ne verbalise rien, c’est souvent un objet silencieux, fait de secrets qu’il raconte quand même. Ces aménagements sont la concrétisation de l’appropriation symbolique et matérielle d’un lieu tragique, qui reste cependant innomé, à la fois dans la langue française (ou contrairement aux pays anglo-saxons2, aucune expression n’existe pour les désigner), ainsi que dans le discours des personnes touchées3. De plus, il est à noter que si des fleurs entrent dans la composition de tous les mémorials rencontrés, elles ne sont qu’une des expressions possibles de ces commémorations.

Dans le premier travail bibliographique réalisé4, je m’étais attachée à sillonner les divers concepts théoriques, susceptibles d’aider à l’analyse de la mise en place de ces mémorials.

Je m’étais alors interrogée, en premier lieu, sur la mort comme un fait social. Pour cela, je m’étais appuyée sur les analyses d’historiens tels que P. Ariès (1975, 1977) et M. Vovelle (1993), du sociologue E. Morin (1970), et de l’anthropologue L.-V. Thomas (1975). Leurs constats, quant à la perte d’une « mort familière et apprivoisée » (et désormais refoulée et individualisée), servira, en y apportant quelques nuances, mon analyse. Ces auteurs m’ont également orientée vers des réflexions tournées autour des définitions de la « bonne » et de la « mauvaise » mort (Hintermeyer 2004).

Cela m’avait amené, ensuite, à me pencher sur la notion même de rites, profanes et funéraires en particulier, suivant les théories de Van Gennep (1981), L.-V. Thomas (1985) et R. Hertz (1928). Je m’étais alors intéressée à leur fonction symbolique (ressouder le corps social, remettre de l’ordre), ainsi qu’à leur organisation matérielle. Des exemples plus précis avaient été creusés, tels que les nouveaux rituels issus de l’épidémie du sida (les patchworks des noms, Fellous 1998) ou encore ceux mis en place à la suite de catastrophes collectives (Clavandier 2004). J’avais ensuite envisagé la place occupée par la mort, mais cette fois dans sa dimension matérielle et spatiale, me préoccupant des cimetières (Urbain 1998), et des monuments de la Grande Guerre (Prost 1997). Enfin, d’autres voies de réflexion avaient été également ouvertes, de façon plus hypothétique : certaines concernant la notion de lieu public et d’accident (Virilio 2005). D’autres ayant trait à la tendance à l’esthétisation de la mort, au langage des fleurs (Goody 1994), à la place grandissante de l’émotion et à la culture du risque (Le Breton 2002, 2004).

Toutes ces pistes bibliographiques vont donc être confrontées aux données de terrain collectées lors de mon enquête. Celle-ci, réalisée essentiellement dans les Alpes-de-Haute-Provence, de juillet 2004 à juillet 2006, et qui porte sur une cinquantaine de bouquets, va apporter des éléments qui permettront alors d’infirmer ou de confirmer certaines hypothèses de départ.

Ces mémorials amènent à se poser de nombreuses questions qui couvrent un champ de domaines très vaste. Est-ce bien de la mort dont ils parlent ? Sont-ils le seul moyen d’agir après-coup et spontanément sur un bout d’espace, empreint de douleur et de non-sens (une « ultime intimité ») ? Comblent-ils symboliquement par leur présence, le vide béant laissé par une absence ? Ont-ils pour fonction d’éviter la dissolution de l’être perdu dans l’univers, en le représentant et le localisant ? Ont-ils réellement pour vocation d’engager un dialogue avec les autres ?

A travers l’étude de ces bouquets, c’est à la fois les manifestations du deuil, l’ensemble des processus de mémorialisation (Candau 1996) et le rapport à la « mauvaise mort » (celle de personnes « jeunes », arrivée de façon violente et inattendue), que je me propose d’étudier. Dans ce cadre, il s’agit de voir comment l’homme marque matériellement le lieu où s’est produit un accident mortel et de comprendre aussi, grâce au discours des informateurs, ce qui se met alors en place de façon symbolique. Même si elles seront évoquées lorsqu’il sera nécessaire, les questions de sécurité routière (impact de ces bouquets sur les conducteurs), les aspects juridiques (les résultats de procès, par exemple), les conséquences psychologiques de tels drames5 (notamment les notions de culpabilité), et les questions de religion, ne seront que survolées.

Plusieurs démarches comparatives sous-tendront mon étude : l’ici et l’ailleurs (France/États-Unis/Australie…), les différents mémorials entre eux (typologie de bouquets, silhouettes noires), et surtout le rapport extérieur/intérieur (la façon de marquer cette mort à la fois dans l’espace public et dans l’espace domestique). En effet, les bouquets de bord de route sont une partie d’un ensemble, qu’il m’a semblé important d’envisager dans sa globalité. Ainsi, mémorial, tombe, autel domestique, blog, et éventuellement chambre du défunt sont, selon l’expression de F. Faeta (1993 : 76), « autant de segments d’un système unitaire ». Ils réunissent d’une part ce que l’on conserve du défunt, d’autre part ce que l’on met en place après sa disparition. Ce sont des lieux (et des moments) singuliers de douleur qui, comme nous allons le voir, seront étudiés conjointement, au regard des pratiques de commémoration qui s’y déroulent. Ainsi, plus qu’une anthropologie de la mort ou des rites funéraires, je m’attacherai davantage à mettre en œuvre le concept cher à P. Williams (1993 : 96-97), celui d’une « ethnologie du chagrin », si tant est qu’elle soit réalisable….

J’ai donc cherché à saisir quel lien se tissait entre le lieu de la mort, le lieu où repose le corps et le lieu de vie des proches. C’est-à-dire le rapport entretenu avec ces différents espaces, la façon dont il se traduit et la manière dont ils sont marqués. Étudier la place du défunt dans une dimension plus intime (la maison, la chambre, les photographies), m’a permis d’élaborer des problématiques liées à la question du quotidien et de la proximité. Je me suis également particulièrement penchée, dans une optique ethnobotaniste, sur la relation aux fleurs, et au végétal en général, qui prévalent dans ces pratiques funéraires et commémoratives. Enfin, je me suis concentrée sur les notions centrales d’anonymat et d’identité, en repérant les endroits où elles se nichent.

Je commencerai donc par exposer un des intérêts de ce « terrain miné », à savoir la méthodologie mise en place pour faire face à un tel objet. Les différentes étapes de son élaboration, dues aux contraintes inhérentes à ce terrain (difficultés rencontrées, pièges, divers moyens utilisés pour collecter des données ethnographiques), seront exposées ci-après. Je présenterai donc mon cheminement, même s’il n’a pas été linéaire, tant ce terrain a été construit de doutes, d’allers-retours, et de combinaisons entre divers outils. Je présenterai ensuite les huit cas d’études choisis (parcours de vie des informateurs, positionnement par rapport à ces bouquets). J’analyserai enfin ces mémorials, en synthétisant à la fois mes observations de terrain et les enquêtes orales réalisées, et en les confrontant à certains positionnements théoriques. Qui pose quoi, où, comment, avec qui et pourquoi ? seront les questions auxquelles cette étude tâchera de répondre, bases sur lesquelles s’appuiera mon analyse.

Le matériel collecté lors de cette étude, et présenté ici, ne diffère pas fondamentalement des enquêtes ethnologiques habituelles. Il est essentiellement composé :

Cependant, ces outils traditionnels (visites de sites6 et entretiens) ont dû être modulés afin de s’adapter à cet objet d’enquête et à ce terrain, qui présente un certain nombre de caractéristiques. C’est l’historique de ces variations, leurs particularités et leur justification, que je vais expliciter maintenant.

Mon travail de terrain a donc connu diverses étapes, et plusieurs types d’obstacles, que je vais décliner ici. Ce terrain d’enquête peut-être aisément rapproché d’autres terrains contemporains, au sens où, comme le dit D. Albera (2001 : 7), il comporte un certain nombre de « mines » (« […] il existe toute une série de « mines » méthodologiques et épistémologiques disséminées particulièrement dans les terrains contemporains »). Comme cette expression l’indique, il est double : dangereux et nécessitant une progression précautionneuse comme dans un champ de mines, mais tout aussi riche à exploiter qu’une mine d’or.

Ainsi, le thème abordé touche à la douleur intime et au tabou. Il génère facilement des jugements moraux à l’encontre de la personne qui s’y intéresse, et peut donc piéger le chercheur en le faisant tomber dans des analyses de surface faites de lieux-communs. Ce terrain m’a souvent mise dans une position inconfortable, non pas physique (même si prendre des photos s’est avéré parfois périlleux), mais plutôt mentale. Cela c’est d’abord traduit vis-à-vis de moi-même, par la nécessité d’adopter une posture saine et claire face cet objet. Pour cela, il m’a d’abord fallu prendre conscience de mes propres à priori, de mes peurs existentielles, et affronter mes limites avec lucidité. Ce n’est qu’ensuite, que j’ai pu commencer à travailler sur l’attitude à adopter face à mes interlocuteurs, en tâchant d’être « humaine » tout en restant objective.

Les difficultés rencontrées au cours de ce terrain sont de cinq ordres :

Dans un premier temps, la méthode employée a été fortement dictée par le choix d’un secteur géographique précis. Celui-ci, centré essentiellement sur le département des Alpes-de-Haute-Provence (04), obéissait alors à des contraintes matérielles personnelles (département de résidence, et emploi à plein temps). Ce choix, par sa proximité, paraissait faciliter la réalisation de l’enquête ethnographique. Cette délimitation géographique, malgré son aspect arbitraire, se révèle pourtant pertinente, étant donné le nombre assez important de mémorials présents sur les grands axes routiers des Alpes-de-Haute-Provence. La carte (fig.1) présentée ici permet de visualiser une des étapes primordiales de mon travail : la localisation des mémorials7 dans ce département (entre juillet 2004 et août 2006), et leur intégration par la suite dans une base de données documentée. Elle apporte ainsi des informations sur l’importance en nombre du phénomène8, mais également sur leur répartition dans le système routier.

Bien d’autres bouquets ont été repérés (170 en tout à ce jour dans ma base) et analysés. Ils l’ont été dans différentes régions de France, de façon aléatoire, au gré soit d’informations orales, soit de parcours en voitures personnels. Ils se situent dans des départements limitrophes (Bouches-du-Rhône, Vaucluse, Alpes-Maritimes…), ou éloignés (Pyrénées, Deux-Sèvres…). Les mémorials étudiés dans les Alpes-de-Haute-Provence sont au nombre de 52, chiffre qui comprend également deux croix en pierre dressées pour des accidents de charrettes datant de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème siècle, une plaque pour un accident de planeur, une stèle pour un cycliste décédé et deux bouquets retrouvés sur des sentiers de randonnées 9.

J’ai pensé, au départ, exploiter les seuls indices à ma disposition, et « partir des bouquets » pour essayer de remonter jusqu’aux gens qui les ont posés. Ainsi, l’étude s’est de prime abord centrée sur un groupe de mémorials, objets qui devaient m’aider ensuite à constituer le groupe humain d’étude. Ne disposant quasiment jamais d’informations sur ces mémorials (peu de ceux repérés comportent des éléments sur l’identité des défunts, j’y reviendrai), cette méthode a demandé beaucoup de recherches adjacentes, et a permis de rencontrer cinq informateurs.

Une seconde méthode, consistant à entrer directement en contact avec un groupe de personnes, ayant perdu un proche dans un accident, et inscrits dans une démarche militante (du type adhésion et bénévolat dans une association visant à la prévention routière), aurait peut-être donné des résultats plus rapides et probants.

Face aux difficultés rencontrées pour trouver suffisamment d’informateurs acceptant de se livrer dans les Alpes-de-Haute-Provence, j’ai aussi employé cette seconde méthode. Je me suis alors dirigée vers des personnes engagées dans le militantisme, donc davantage susceptibles de parler facilement10. J’ai trouvé cet appui dans le réseau national des relais de l’association Marilou11 (créée par Nadine et Philippe Poinsot), ce qui a eu pour conséquence essentielle d’entraîner un éclatement de ma zone d’étude initiale. Deux entretiens ont alors été fait par téléphone, et un par écrit, avec des personnes résidant en Savoie et dans l’Oise. Même si je n’ai pas pu observer par moi-même les mémorials, les tombes et les autels domestiques, la plupart des informateurs ont accepté de me faire parvenir des photos.

Pour arriver à faire le lien entre un bouquet, un accident et les personnes qui l’ont posé, j’ai suivi plusieurs pistes. La première a consisté à faire une enquête orale auprès de personnes originaires de la région et impliqués dans la vie locale. Cela m’a permis d’obtenir quelques premiers éléments d’information, notamment des noms et des dates d’accidents.

La seconde a été de dépouiller les archives des quotidiens régionaux Le Provençal et La Provence12 en remontant sur dix années en arrière : ce dépouillement m’a renseignée sur certains accidents, susceptibles de correspondre aux bouquets observés. Cependant, les articles de journaux ne mentionnent pas toujours les noms des défunts (par choix de la famille ou parce qu’au moment de la rédaction du papier, l’identité n’en est pas connue par le journaliste), et ensuite, lorsque l’information est présente, retrouver les proches demande une très longue enquête. En effet, les personnes ont parfois déménagé ou ne figurent pas sur l’annuaire. Ou bien encore, lorsque l’on retrouve des personnes ayant le même nom de famille, il est parfois difficile de savoir quel est le lien de parenté avec le défunt, rendant périlleuses les possibilités de contact (il peut s’agir de parents fâchés, de couples séparés, etc.).

J’ai établi un listing des bouquets, organisés selon les critères suivants :

Restent donc sept bouquets dont les personnes ont pu être repérées. Pour la première prise de contact, j’ai opté pour l’envoi d’un courrier, moyen d’approche qui m’a paru le plus décent, et le plus « psychologiquement » recevable par les gens (plutôt qu’un appel téléphonique impromptu). Ces courriers, qui exposent ma démarche et donnent quatre moyens de rentrer en contact avec moi (deux numéros de téléphone, une adresse postale et une adresse mail) n’ont reçu que peu d’échos. En effet, sur sept lettres envoyées dans les Alpes-de-Haute-Provence, deux ont fait l’objet d’une réponse téléphonique. Devant le peu de réponses, j’ai pris le parti de relancer les gens qui n’avaient pas répondu, cette fois par téléphone : une personne m’a indiqué qu’il n’était pas le poseur de bouquet mais qu’il s’agissait de son ex-femme. D’autres ont clairement répondu qu’ils ne souhaitaient pas en parler. Enfin, un proche d’endeuillée m’a répondu deux mois après par SMS13 (« Un mémoire sur la douleur ? Sur l’étalage de son désarroi ? Sur l’incompréhension d’un destin ? Pas facile de pénétrer l’intimité des gens… des croyances désuètes qui ne rassurent pas … pour ma part je suis opposé à ces signes qui ne font qu’amplifier le chagrin, bon courage »).

Il faut préciser que j’ai accompagné ce courrier d’un article paru dans La Provence14 traitant du blog que j’ai réalisé (et sur lequel je reviendrai par la suite). Cela avait pour but de tranquilliser les gens sur ma démarche, et de les rassurer sur les objectifs poursuivis. A la suite de la parution de cet article, une seule personne m’a appelée pour témoigner (C.H), et surtout pour m’exprimer sa vive opposition à ces signes. Une autre voie méthodologique, prenant davantage en compte des informateurs clairement positionnés contre ces bouquets de bords de route, pourrait être riche d’enseignements.

J’ai été également confronté à une autre difficulté, inhérente à ce sujet : les endeuillés n’ont, pour la plupart, jamais cherché à créer délibérément de liens avec d’autres personnes ayant vécu un drame similaire. Ainsi, le système de renvois, et de réseaux d’informateurs, n’a jamais pu être utilisé, à l’exception de deux cas. En effet, deux informatrices m’ont orientée vers des personnes vivant la même situation. Il s’est avéré qu’aucune d’elles, malgré le fait d’être recommandées par leurs connaissances, n’a répondu à ma demande (ni favorablement, ni défavorablement). J’ai aussi constaté, à plusieurs reprises, que lorsqu’il y avait une possibilité d’entrer en contact avec un poseur de bouquets, un système d’inter-protection se mettait rapidement en place. Il arrive souvent que les gens, en lien proche avec des endeuillés, les protègent (« il/elle est trop fragile », « il/elle ne pourra pas en parler »), refusent de jouer les médiateurs, et même de donner leurs noms.

Au cours des entretiens, certaines personnes m’ont fait part de la difficulté à parler de ce sujet, et cela quelle que soit la durée écoulée depuis la perte du proche : « Le premier pas est difficile, dire, et puis tout ressortir… » (R.A) ; « Même maintenant j’ai beaucoup de difficulté d’en parler » (B.N). D’autres, au contraire, ont envisagé ces rencontres d’une autre façon : « J’ai été séduit par votre approche parce que ça nous donne l’occasion de parler de notre fils et chaque fois qu’on m’offre une occasion je suis ravi d’en parler, que ce soit avec des proches ou des étrangers comme vous. C’est une démarche qui m’est agréable […] vous nous rendez service de nous faire parler de ça, ça nous fait plaisir et puis on avance dans notre démarche aussi, on s’explique des comportements, on en parle pas dans le couple de ça, c’est pas que ça nous fasse souffrir, c’est qu’on partage difficilement… » (J.P) ; « C'est pour ça que j'ai souhaité vous rencontrer pour vous donner, en toute simplicité mon avis sur la question. Beaucoup de gens ont du mal à faire la démarche. Et puis c’est un sujet où il en y a en beaucoup qui veulent pas… » (C.H).

Ce terrain a eu pour particularité d’attirer de forts à priori sur la démarche poursuivie (parfois qualifiée de « déplacée »), des jugements rapides à l’emporte-pièce (j’ai souvent été accusée d’être une personne « voyeuriste », ou « cynique »), ou bien encore de fortes réactions morales (« utiliser le malheur des gens pour un plaisir intellectuel malsain »). Travailler sur la mort et le chagrin qu’elle engendre, en parler ou souhaiter échanger sur le sujet est très suspect, et le contexte d’une recherche scientifique ne tranquillise pas les esprits, bien au contraire. Mon moteur n’ayant bien évidemment pas été le goût pour la souffrance des autres, je pense qu’une telle étude peut servir à nommer la douleur.

Cela a donc exigé de la part du chercheur un positionnement particulier, surtout vis à vis des informateurs. Davantage que la plupart des sujets, une enquête liée à la mort requalifie la place de l’empathie, réclame un travail de distanciation, une éthique et une psychologie que j’ai tâché de mettre en œuvre. J’ai donc dû, à plusieurs occasions, « utiliser la tension existant entre la dimension de la distance et celle de la proximité, avec les inconvénients et les inconforts que cette tension génère, comme un vecteur de connaissance. » (Albera 2001 : 10). En effet, les entretiens ont été des moments, où il a fallu dans le même temps, être capable de s’approcher assez près de la douleur de l’autre, sans perdre de vue ses propres objectifs de connaissance.

Ainsi, expériences humaines très fortes (et souvent difficiles pour le chercheur, comme pour l’informateur), les entretiens se sont tous passés en limite, juste au bord des larmes. Ils sont faits de beaucoup de silences, de fins de phrases en suspens (ce qui explique les nombreux points de suspension dans les transcriptions d’entretiens), et de quelques sanglots. Étant donné le courage dont ils ont fait preuve pour parler, et le regard posé sur leur intimité, il aurait été difficile de pousser les informateurs plus loin dans les questionnements, sans tomber dans l’indécence. La difficulté du sujet abordé a donc nécessairement entraîné une certaine retenue, voire également une grande gêne au moment de certaines demandes spécifiques à l’étude, comme par exemple l’autorisation de prendre des photos des chambres, des tombes, des autels domestiques…. Pourtant, une fois le cap de la demande franchie, les informateurs y ont tous répondu favorablement, dans un climat de confiance à mon égard. Le « retour à l’informateur » risque quant à lui, s’il a lieu, d’être très délicat.

Au niveau du rendu de la collecte, j’ai tâché lors de la transcription des entretiens oraux, de rendre compte de ces silences et de ces hésitations. De même que, j’ai transcrit les commentaires reçus sur le blog tels qu’ils m’ont été transmis (laissant apparaître le style SMS de certains), j’ai aussi pris le parti de conserver les « émoticônes »15 disséminés au gré du discours d’une des informatrices qui a répondu (selon ses préférences) par écrit à mon questionnaire. Enfin, un entretien avec une adolescente, amie d’un défunt (S.F), a été réalisé en direct sur MSN Messenger16.

Ainsi, face à la difficulté rencontrée pour récolter du discours, les formes classiques de l’enquête, avec des entretiens oraux enregistrés sur place, en présence de l’informateur, ont dû ici s’assouplir. J’ai pris en compte mes compétences et mon tempérament, je me suis adaptée à la spécificité du sujet (un sujet sur lequel les gens n’osent pas ou ont beaucoup de mal à s’exprimer oralement), ainsi qu’aux nouvelles formes de communication prisées par les informateurs contemporains. Même si les enquêtes orales, réalisées de visu, restent inégalées dans la qualité du contact humain créé et dans la qualité des informations recueillies (en particulier grâce aux relances), il me semble que dans ce cas précis, d’autres formes d’expression (notamment toutes celles qui passent par le langage écrit17) peuvent être autant instructives. Les entretiens réalisés, quels que soient les médias utilisés, se sont révélés fondamentaux pour aborder cette pratique. Seul le discours des poseurs permet de saisir les nuances qui se nichent dans ces pratiques personnelles, parfois invisibles à l’œil, et sans lesquelles ces mémorials peuvent faire figure d’une grande uniformité.

J’ai décidé de me livrer à une expérience ethnographique novatrice, et de créer un blog18 sur cette recherche. Celui-ci a été mis en ligne le 11 septembre 2005, et répond à plusieurs objectifs. Il correspond d’abord à la volonté de garder une trace de cette pratique, et ainsi de contribuer à un éventuel historique. Ensuite, je l’ai perçu comme un outil de travail ethnographique, un possible moyen contemporain de recueillir de la parole sur ce sujet, cela par le biais des commentaires et des réactions (ce que permet l’outil blog). Je l’ai conçu comme une éventuelle source pour d’autres chercheurs, travaillant sur des thématiques semblables et/ou proches, en Europe et ailleurs (ce genre de site n’existant pas encore en France). Enfin, il a été une sorte de « béquille psychologique », me permettant de me délester du poids mental qu’une telle recherche représente.

Il m’a d’une part amenée à réfléchir à des questions de présentations, mais également à la façon de nommer ces bouquets. Le terme « bornes de mémoire » est une référence à l’expression anglaise « roadside memorial ». C’est un terme qui combine à la fois les notions de marquage intime, mais précis, du territoire et de la route, les notions de frontière, et les aspects commémoratifs. C’est une expression que j’utiliserai désormais tout au long de cette étude, et qui me servira à désigner ce que je nomme tantôt « mémorials de bords de route », tantôt « bouquets de bords de route ». Ces expressions ne me satisfont guère car elles ne conviennent que partiellement aux objets étudiés19 : le terme « mémorial » est connoté et évoque d’autres types de monuments ; le terme « bouquets » n’est pas juste, puisqu’il donne une vision parcellaire de ces aménagements (parfois bien plus complexes qu’un seul bouquet de fleurs).

Au niveau de l’aspect général du blog, j’ai volontairement décidé de lui donner un ton très neutre, au risque de paraître un peu « froid » et insensible. Il est composé d’une présentation (en français et en anglais) sur la démarche poursuivie, de nombreux liens vers des bornes de mémoire internationales, d’une bibliographie et d’articles sur les bornes françaises que j’ai repérées, organisées par départements. Les articles20 y sont établis selon un schéma strictement identique. Une première partie comporte des informations générales : le nom de la commune et du département où se trouve la borne, le numéro de la route, la localisation, l’événement commémoré (il reste souvent » inconnu », et nous n’y mentionnons jamais l’identité des défunts21), la source de l’information et l’évolution de la borne. Une seconde partie plus descriptive, avec des photographies des bornes prises à différents moments pour en suivre l’évolution, les dates de prise de vue et leur description.

La création de ce blog a été un bon support de travail, car il m’a aidée à structurer ma pensée et à la clarifier, afin de la présenter à un public plus « large » que le public spécialisé universitaire. Cependant, en terme d’échanges denses espérés (de paroles, de photographies, de témoignages, de réactions, etc.) il n’a pas vraiment répondu aux objectifs escomptés, rendant cet outil difficile à utiliser. S’il faut bien entendu prendre en compte des questions spécifiques au monde d’Internet (en particulier l’indexation et le référencement des blogs par les moteurs de recherche dédiés, seuls moyens d’être « visible et connu sur la toile »), et si son audience est restée limitée, ce blog a joué le rôle d’indicateur quant à la possibilité de parler du marquage public de certaines morts, et quant au fait de l’exposer. Ainsi, j’ai reçu 20 commentaires22 en un an. La plupart des personnes y expriment leur ressenti par rapport à ces bouquets et à l’idée du blog23, et d’autres ont permis de compléter les articles en donnant des renseignements (qui restent à vérifier) sur certains accidents.

Par ailleurs, une tentative de débat sur le forum de discussion de la plate-forme de l’hébergeur du blog (http://www.over-blog.com) a apporté quelques réactions du type : « Un peu cynique !!! Penses aux parents des victimes qui tombent sur ton blog, se servir du malheur d’autrui pour faire un blog, je ne suis pas pour, c’est toi qui vois » (legrand60) ; ou encore « J’avoue que rentrer dans le deuil des autres me gène un peu… toutes ces bornes ou bouquets sont des sortes de commémorations privées et je n’ai guère envie de m’immiscer dedans… en revanche, j’ai vu aux infos (la 1 sans doute, c’est bien leur genre) que dans un département, le préfet ou sous-préfet a demandé à la famille de retirer une telle plaque… ça, je trouve ça révoltant…. Mais laissons le deuil des autres en paix » (Arwen). Ce blog m’a permis d’évaluer à quel point une thématique en lien avec la mort, inspire soit du silence, soit du rejet et un soupçon de malveillance à l’égard des endeuillés, deux éléments qui bloquent toute discussion.

Lors de cette enquête, le rapport à la photographie s’est posé de trois manières : les photographies que j’ai réalisées (Piette 1992), celles de photographes professionnels, celles faites par les proches des défunts et visibles soit sur les bornes, sur les tombes, dans les maisons ou sur les blogs, etc.

Face à un objet aussi visuel, l’utilisation de la photographie s’est imposée de manière évidente, m’obligeant à mettre en place une grille de critères à suivre, au moment des prises de vue24. Il m’a paru fondamental de porter attention à deux choses essentielles : l’évolution des bornes (en retournant régulièrement sur les lieux), et la prise en compte de leur environnement. Ainsi, lors de la prise de vue, intérêt a été porté au contexte général dans lequel est posé la borne (positionnement par rapport à la route, visibilité du mémorial, support), cela dans le but d’apprécier correctement la borne, et de rendre compte de ce qu’elle est dans sa globalité. De plus, j’ai tenu à prendre des gros plans de nombreux détails (systèmes d’attache, objets, aménagements) qui donnent toutes sortes d’indications.

Un autre phénomène m’a interpellé : celui de l’attrait grandissant pour un tel sujet, de la part de photographes professionnels français25. Cela m’a conduite à prendre contact avec certains d’entre eux, d’une part pour comprendre leurs problématiques, et leurs attitudes, par rapport à cet objet photographique spécifique, mais également avec l’éventuel projet « d’utiliser » leurs documents dans mon étude. Il s’est finalement révélé difficile d’intégrer ces sources dans mon analyse, et ce pour diverses raisons : les photographies ne sont pas toujours identifiées et localisées précisément ; quasiment aucun photographe n’a suivi les mêmes bornes sur une longue durée ; l’angle, le cadrage et le point de vue esthétique pris, induisant fortement le discours du photographe, perturbent trop l’analyse (il faudrait peut-être avoir accès à toutes les planches contact) ; enfin les photographes n’ont eu de contact avec aucun poseur de bouquets.

Ensuite, au cours de l’enquête, j’ai été confrontée à l’importance de la photographie, pas tant sur les bornes de mémoire (où elles restent relativement rares dans les cas étudiés), mais davantage dans l’espace domestique. Ainsi, la plupart du temps, les informateurs ont tenu dès le début des entretiens à me montrer une photo de leur proche disparu, et le visionnage de l’album photo réalisé sur le défunt, a été également un moment important de la plupart des rencontres. De plus, des photos sont en général présentes (de façon ostensible, ou plus discrète) sur les murs de leur maison, et elles sont l’élément phare autour duquel s’organise l’autel domestique.

Je me suis penchée sur trois ouvrages, trois témoignages phares de personnes s’étant, à la suite de la perte de leur enfant dans un accident de la route, engagés dans des luttes militantes contre l’insécurité routière. Ces trois personnes médiatiques, Geneviève Jurgensen, Christiane Cellier, et Philippe Poinsot ont fondés respectivement La Lutte contre la Violence Routière (LCVR, 1983), la fondation Anne Cellier en 1986 (qui n’existe plus aujourd’hui) et l’Association Marilou, les Routes pour la vie (2003).

Il a été intéressant de voir que les deux premières ne font aucune référence à une quelconque mémorialisation sur le lieu même de l’accident. En revanche, le témoignage de Philippe Poinsot (2004) diffère fortement en cela. En effet, la fabrication, la pose, les visites et l’impact du « panneau » (comme il surnomme le mémorial élevé à la mémoire de leur fille Marilou), sont racontés en détail. Autre point intéressant en terme de médiatisation : il figure en photo, en quatrième de couverture.

En ce qui concerne le domaine de la fiction26, j’ai rencontré à ce jour encore peu de romans27 qui évoquent cette pratique.

Les seuls documents d’analyse anthropologique, écrits sur ce thème, auxquels j’ai pu me référer, sont des études américaines et australiennes. Je n’en ai pris connaissance qu’environ un an après avoir commencé mon terrain, ce qui a dans le même temps, perturbé et enrichi ma façon de l’envisager. Ainsi, elles m’ont apporté des éléments d’analyse intéressants, mais elles n’ont pas réellement pu m’aider au niveau des choix méthodologiques à faire. Ces études m’ont permis, par comparaison, de faire des parallèles très instructifs sur les différentes méthodes d’approche possibles de mon objet, me renseignant à la fois sur les diverses manières de porter un regard ethnologique sur cette pratique (comment on la met en œuvre sur le terrain, ce que l’on retient du terrain, ce qu’on en tire comme informations et comment on les présente), ainsi que sur le contexte culturel dans lequel le terrain prend pied (les questions de mort et de deuil ne peuvent s’aborder de manière identique selon les chercheurs et les cultures28). Ces études m’ont donc aidée d’une part, à prendre conscience que des poses de bouquets se pratiquent au bord des routes dans la plupart des pays « industrialisés »29 et qu’ils n’ont pas nécessairement le même aspect. D’autres part, qu’ils renseignent sur la culture de laquelle ils sont issus, et ne semblent donc pas pouvoir être appréhendés de la même façon.

Je vais donner quelques exemples de divergences dans les façons de procéder face à ce même objet, et les raisons (pratiques, culturelles et scientifiques) pour lesquelles je n’ai pas pu, et/ou voulu, transposer certaines méthodes d’enquêtes à mon terrain. Ayant entamé mes observations en juillet 2004, j’ai été sensible à certaines particularités de ces mémorials. Particularités dont il m’est apparu clairement qu’elles réclamaient une méthodologie spécifique. Je pense là, en particulier, à leur évolution dans le temps. Dans ces études, chaque bouquet est généralement pris en photo, et intégré dans une typologie, tel quel, à un instant « T ». Or, j’ai constaté que ces « bouquets » ne sont pas des objets figés, mais bien des dispositifs évolutifs et en mouvement, qu’il faut tâcher de dater, et si possible de situer dans le processus de deuil. Il me semble donc, que disposer d’un temps d’observation relativement long est important, mais également que rendre compte des fréquences et de la nature des transformations observées (voire les disparitions et/ou les éventuels abandons progressifs)30 est plus juste. J’ai mis ce choix en pratique dans les photographies des mêmes bouquets, prises à différents moments, selon un calendrier régulier31, et récapitulés dans mes notes d’observations.

Ensuite, aucune de ces études ne porte attention à la dimension de l’espace domestique des endeuillés. Aucun regard ne semble avoir été posé sur les chambres des défunts et les autels, ou du moins ce n’est jamais mentionné, ni photographié. Comment interpréter cela ? Est-ce dû au fait que ces autels domestiques n’existent pas, que le chercheur n’en a pas vu l’intérêt, ou bien à la façon dont les enquêtes ont été menées ? « Most interviews were conducted in my office at my place of employement ; however, on a few occasions I met with informants at their offices/places of work » (Caillouet 2005 : 63). J’aurais pu moi aussi passer à côté de cet aspect insoupçonné, si je n’avais pas été faire mes entretiens au domicile des informateurs.

Enfin, les éventuelles difficultés liées aux enquêtes orales ne sont guère abordées. Le moyen pour trouver des informateurs est évoqué par un seul chercheur, qui fait état de l’appui de ses connaissances, et de son intégration dans le terrain étudié. En ce qui nous concerne, n’étant pas originaire des Alpes-de-Haute-Provence et n’y résidant seulement que depuis quelques années, notre réseau personnel ne s’est pas révélé assez étendu, pour faire entrer en jeu des appuis amicaux. De plus, il n’est quasiment jamais fait mention de problèmes pour trouver des informateurs qui acceptent de témoigner : « Through my daily interactions, I would ask persons if they would be willing to allow me to interview them. Most of the time, community members were willing to do so. » (Caillouet 2005 : 63). Il est alors difficile de savoir si le chercheur n’a pas interprété cette donnée du terrain comme une information en soit, ou s’il s’agit d’un rapport culturel à la mort différent.

Au niveau de l’analyse de la pratique, les études anglo-saxonnes l’ont envisagée de différentes manières. Elles sont souvent axées sur les questions de religion et de spiritualité32; elles se préoccupent beaucoup de différences régionales (ce qui, suite à nos observations, ne s’est pas avéré très pertinent en France), et d’impact sur la communauté (réalisant des enquêtes auprès d’interlocuteurs qui ne se limitent pas aux poseurs de bouquets). Ces chercheurs s’interrogent beaucoup sur la finalité des mémorials, et sur leur rôle social. Ainsi, les Australiens K. Hartig et K. Dunn (1998) ont mis l’accent sur leur part dans la construction du genre masculin et du machisme dans l’état australien de Newcastle, et R. Smith (lors de son étude sur les bouquets du Pacific Highway, 1999) voit en eux une critique des conditions de circulation. J’ai donc pris en compte ces éléments de réflexion, mais ai décidé d’envisager cette pratique sous des angles différents, peu relevés par ces auteurs.

Les huit cas étudiés plus précisément dans cette étude, ont l’intérêt de présenter des situations très diverses. Les entretiens (en dehors de celui fait par écrit avec N. Poinsot), ont tous été enregistrés33 avec l’accord des informateurs. En ce qui concerne le respect de leur anonymat, j’ai pris les dispositions habituelles pour les proches (initiales fictives34, localisation géographique très large et floutage des photographies où pouvait apparaître le nom de famille), mais j’ai eu beaucoup de difficultés quant aux prénoms des décédés. En effet, il m’est apparu qu’opter pour la solution d’une fausse initiale les aurait fait mourir symboliquement une seconde fois. Ainsi, par respect pour le défunt et ses proches, j’ai pris la décision de mettre le vrai prénom en entier. De plus, ce prénom (voire le nom de famille) apparaît sur certaines bornes, ce à quoi les parents tiennent fortement. Je n’ai donc pas retouché les photos des bornes, qui sont alors telles que visibles par chacun dans l’espace public ; par contre j’ai particulièrement porté attention aux photographies des tombes (tombes des décédés et tombes avoisinantes).

Les huit entretiens réalisés avec ces informateurs avaient plusieurs orientations :

Il convient de préciser qu’il s’agit uniquement de personnes confrontées à la perte d’un proche dans des accidents de la route. En effet, des bornes sont mises en place pour des accidents autres (nous en avons repéré pour des accidents liés aux loisirs - planeur, cyclisme, alpinisme35 -, ou même au travail), mais les recherches auraient été encore plus complexes. J’ai, de plus, tendance à penser que quelle que soit la cause du décès - s’il est accidentel -, le processus reste semblable.

Les informateurs sont tous des parents ayant perdu un enfant (parfois unique, dans deux des cas), mais il s’agit là d’un hasard de l’enquête, et non du choix délibéré d’un certain type d’informateurs. Les défunts avaient respectivement les âges de 9, 15, 16, 19, 20, 21, 23 et 29 ans. Ils correspondent aux types de défunts dont la mort est le plus souvent marquée dans l’espace public36. Les accidents dont il s’agit ici s’échelonnent entre 1986 pour le plus ancien, et 2005 pour le plus récent (1986, 1997, 1998, deux en 2002, 2003, 2004 et 2005). Ils ont tous fait l’objet, à l’exception d’un cas, d’une pose de borne sur le lieu de l’accident.

Au niveau géographique, quatre informateurs résident dans les Alpes-de-Haute-Provence, un dans les Bouches-du-Rhône, deux dans l’Oise et un en Haute-Savoie. Les accidents ont tous eu lieu (à l’exception d’un) à proximité, ou dans les environs, de leur lieu de résidence. Les informateurs sont issus de milieux socioprofessionnels différents, et ils sont pour la moitié originaires de l’endroit où ils résident. Les autres n’y sont pas nés, mais y sont arrivés soit depuis plusieurs années déjà (donc ils sont intégrés dans leur environnement social), soit depuis parfois peu de temps.

Cinq d’entre eux sont membres, la plupart du temps très actifs, d’associations qui ont pour but de lutter contre l’insécurité routière : un est membre de la Ligue Contre la Violence Routière (LCVR), et les quatre autres (avec les fondateurs) sont adhérents de l’association Marilou.

Dans un seul des cas, j’ai rencontré le couple ensemble. Dans les autres situations, je me suis entretenue avec deux pères (un dont la femme est décédée, et l’autre ne souhaitant pas que je rencontre sa femme, qui pose les bouquets), et tous les autres entretiens ont été réalisés avec les mères.

Les cas choisis présentent diverses façons de marquer ce lieu : autant dans la forme, dans la fréquence que dans la relation à cet endroit. Ainsi, nous trouvons des fleurs artificielles, des fleurs fraîches, des aménagements plus complexes combinant toutes sortes d’éléments

(panneaux, silhouettes, fleurs, arbres, objets, bougies, écritures diverses, etc.). Enfin, le rapport au corps défunt est différent : quatre ont été inhumés, et quatre incinérés.

Donatien est décédé le 15 août 2003, à l’âge de 29 ans, lors d’un accident de la route survenu dans le pays dignois (Alpes-de-Haute-Provence). Sa mère (R.A, 53 ans), avec laquelle j’ai fait deux entretiens, s’est depuis engagée avec son mari dans le militantisme. Ils sont devenus membres actifs de l’association Marilou. Elle raconte ainsi les circonstances de l’accident : « Ça s’est passé à 200m d’ici, la nuit du 14 au 15 août vers 3h du matin, Donatien rentrait du travail, il était serveur dans un bar, donc à la sortie du travail, il s’est douché puis il est allé faire un tour à la boîte qu’y avait au plan d’eau. Il est resté un petit moment, puis il est rentré et sur le chemin du retour, y’a un chauffard avec un coéquipier, un copilote à côté qui l’a fauché au niveau de… je ne saurais pas trop… après le virage, juste là là… c’était un jeune qu’on connaissait qui était à l’école avec mon fils, le second, et ce jeune avait bu et fumé du haschich et avait pris un rail de cocaïne juste une demi heure avant… ».

Son engagement militant ne l’a pourtant pas amenée à poser de bouquet, et à marquer ce décès sur la voie publique. Il m’a, donc paru intéressant, pour ces deux raisons, de réaliser un entretien avec cette personne, en contrepoint avec les autres études de cas. Pour expliquer le fait qu’ils n’aient pas posé de bouquet (car il s’agit d’une décision commune), R.A insiste bien sur le fait qu’ils ne l’auraient pas supporté. D’une part ils ne connaissent pas le point exact de l’impact, d’autre part, c’est une route qu’ils empruntent quotidiennement, et cela remuerait leur douleur en permanence : « Parce qu’autrement je ne passe plus par là. Mon mari la prend quatre fois par jour pour aller au travail, et c’est une route, c’est juste là au stade… donc c’est une route, on y passe très souvent, donc si je savais où c’était je ne passerai plus… ». Enfin, elle aurait « l’impression de l’écraser une nouvelle fois… non, on ne pourrait pas… on serait obligé de faire tout le tour de la ville pour ne pas passer dessus, c’est le fait de passer dessus qui me gêne ».

Toute la famille a fait le choix de l’incinération pour Donatien : « L’incinération c’est comme ça, on en avait pas parlé, personne en avait parlé, avec son frère on s’est dit « ben qu’est-ce qu’on va faire ? », et puis on a choisi d’incinérer, que c’était le meilleur, c’était la meilleure façon… peut-être lui qui était si discret de dire, ça lui ressemble… loin de nous cette idée de parler de ça hein, on parlait de tout sauf de ça...».

Les cendres sont réparties dans deux endroits. Une partie est dans la tombe des parents de R.A (fig.2) : « il y a sa photo, parce que ce n’est pas notre tombe, il faut dire, c’est celle de mes parents, il n’y a même pas son nom, il n’y a rien du tout, il y a le nom de mes parents, et c’est tout, parce qu’on y pensait pas à ça». R.A précise qu’au début elle allait au cimetière tous les jours, et que désormais elle y va deux fois par semaine. L’autre partie des cendres est à leur domicile : «  il est à la maison, il y a quelque chose ici, une partie des cendres, parce qu’il fait partie de la maison, il faut qu’il soit là pour tous les événements qu’on vit il est avec nous, il est présent même s’il y est pas quoi… (pleurs)… c’est difficile d’en parler… oui il est à la maison et puis voilà… ».

Ainsi, le décès de leur fils est également marqué dans leur espace domestique par un petit autel (fig.3), assez discret, et placé dans une pièce à part qui leur sert de bureau. De même un pêle-mêle (fig.4), que R.A a fait à la suite du décès, est posé sur la bibliothèque de Donatien, installée dans la même pièce : » C’est un endroit de calme, c’est à l’ordinateur, j’ai mis une photo parce que … non autrement il n’y a rien, il est là c’est tout, là et puis là j’ai fait un petit montage de photos, et là c’est au milieu de ses livres puisque c’était sa bibliothèque, on a été obligé de rendre son appartement, de tout ramasser et puis les livres je les ai gardé ».

Il n’a jamais été question pour eux de s’en aller de l’endroit où ils résident, aussi proche soit-il du lieu de l’accident : « Ah, non, non. Partir pour aller où ? Et puis ici on a toujours vécu, je vois pas pourquoi ce serait à moi de partir, si il y en a un qui doit partir c’est l’autre, c’est pas moi. J’ai mes parents, j’ai toute ma famille, j’ai toute ma vie, ça fait 50 ans que j’habite ici, je suis arrivée petite et puis mes enfants ont toujours vécu ici, je vais pas tout abandonner pour partir, non, il y a plein de souvenirs en ville, il y a plein de choses, et ça je veux le garder ».

En ce qui concerne une éventuelle recherche de soutien, elle n’a lu comme témoignage, que le livre de Philippe Poinsot. Par contre, son mari semble avoir trouvé beaucoup de réconfort dans les livres de Corinne Tanay37. Elle raconte avoir rencontré des personnes au travers de l’association dont ils font partie, et en particulier pour des questions de procédures juridiques, mais fait part également de la complexité de ce genre de relations : « il y a 2 ans il y a une dame qui n’avait pas de nouvelles parce que c’est vrai que dans ces cas-là on ne sait pas ce que devient le chauffard […] et cette dame ne savait pas s’il avait effectué sa peine, elle ne savait rien alors quand même… on a fait des recherches, on est allé la voir… elle était assez pour, pour en parler mais son mari, blocage total, il ne veut pas en parler, il ne veut pas, rien, mais alors rien de rien, alors j’ai pas voulu m’immiscer dedans, on a discuté, j’ai dit ce que j’avais à lui dire à propos du chauffard et puis j’ai arrêté la relation, je l’ai appelé une ou deux fois pour lui dire que si elle avait envie, que si son mari était près à parler, voilà elle est prête mais lui n’est pas prêt à…».

En ce qui concerne les poses de bornes, même si R.A comprend que les gens en mettent pour le souvenir, elle considère qu’elles n’ont aucun impact. Elles restent toujours anonymes à ses yeux, et pense qu’il serait préférable de poser au moins une plaque avec un nom et des dates « pour dire aux gens ce qui s’est passé, ce serait plus explicite parce qu’un bouquet, pour celui qui sait pas...». Pourtant, c’est une informatrice très observatrice des bouquets qu’elle croise sur sa route, elle m’en a cité un grand nombre, évoquant leur évolution ou leur disparition. Cependant, ces bouquets croisés ne remuent pas en elle la même douleur, ils ne la renvoient pas nécessairement à la perte de son fils.

En ce qui concerne l’éventualité qu’une silhouette noire soit posée à l’endroit de la mort de Donatien, elle refuserait vivement. Même si elle trouve que c’est très efficace en terme de prévention, elle ne l’accepterait pas pour son fils : « Non, je ne veux pas de silhouette noire parce que je saurai où le point a eu lieu et ça je veux pas. ». Ses actions de prévention consistent davantage en des interventions avec le public scolaire (« le fait de discuter avec les jeunes, de leur montrer les photos, les photos de l’accident c’est très important, les jeunes sont très sensibles à ça, plus qu’aux reportages parce que quand ils voient la voiture ou le cyclo ben ils se disent ça aurait pu être nous et ça les marque beaucoup plus que tout ce qu’on peut leur dire puis voilà…»), tenue de stands et aide aux personnes touchées.

Au niveau religieux, cette perte a bouleversé ses convictions : « J’étais catholique non pratiquante mais maintenant j’y crois plus du tout, si y aurait eu un bon dieu il aurait pris l’autre et il aurait laissé mon fils, hein ! ». Son mari est quant à lui plus sensible à certains signes, et croit en l’au-delà.

B.N (67 ans) est la mère de Christian, décédé dans un accident (Alpes-de-Haute-Provence), à l’âge de 21 ans. « Il a eu lieu le 31 décembre 1986, et il est mort le 2 janvier 1987, 21 ans. Il est monté dans une voiture avec un copain, un fondu, et ils ont eu un accident, la voiture … oh, je crois qu’elle a capoté, je sais pas exactement, il y a des moments où ça se… et mon fils a… si vous voulez le choc l’a… je sais pas s’il a perdu connaissance ou un peu abruti et en plus ces voitures c’étaient des bombes, le réservoir à essence était sous le siège, voilà…il a tapé contre cet arbre ».

Elle a mis un bouquet à l’endroit de l’accident (fig.5) juste après les funérailles, et c’est le plus vieil exemple de marquage d’accident, encore entretenu, retrouvé lors de mon enquête dans les Alpes-de-Haute-Provence. La décision de marquer cet endroit a été la sienne, et c’est elle qui l’entretient (le père de son fils étant déjà décédé lorsque l’accident est survenu). Elle change le bouquet lorsqu’elle estime qu’il est trop défraîchi : celui actuellement en place sur un chêne (un cœur artificiel en roses jaunes et rouge, fig.6) est là depuis environ 3 ans.

Elle raconte passer peu souvent par cette route, mais évite surtout un autre endroit, plus douloureux à ses yeux : « je la prends pas très souvent mais enfin je la prends … vous savez je dois passer deux fois par an, bien pour aller voir comment c’est…. Non ce que j’essaie d’éviter c’est là où l’hélicoptère est venu le chercher, là l’hélicoptère est venu le chercher pour le descendre à l’hôpital, il était brûlé au troisième degré… il est mort à l’hôpital, c’est l’accident qui a eu lieu là ».

Christian a été inhumé au cimetière du village (fig.7) où elle réside actuellement, et B.N dit avoir considérablement diminué la fréquence de ses visites à la tombe : « Pas souvent, surtout pas seule, pas souvent, j’aime mieux y mettre des fleurs là [elle désigne l’autel domestique sur la commode du salon] parce que… les premiers jours j’y allais deux fois par semaine ».

B.N a composé un petit autel dans le salon (fig.8) avec la photo de Christian, un soliflore, un vase pour des fleurs fraîches ainsi qu’un autre contenant des roses artificielles, « comme ça si un jour il y a pas de fleurs il y a toujours ça ». Elle n’habite plus la même maison, elle l’a vendue après l’accident ne supportant plus de voir la chambre de son fils. L’idée de partir l’a effleurée, mais elle ne l’a pas fait : « après je crois que je serais partie volontiers, où aller aussi ? Aller dans un coin où on connaît personne c’est pas facile, enfin si j’avais pas eu d’autres attaches je serais certainement partie ».

Elle dit n’avoir cherché aucun recours dans les lectures de témoignages ou même dans le fait de rencontrer des gens : « Non, je n’ai pas essayé, non je n’ai pas lu de livres, je crois que c’est assez pénible sa souffrance sans encore… je me sentais pas d’encaisser celle des autres». Elle a tout de même essayé de contacter une association mais sans suite.

Au niveau religieux, elle regrette de ne pas être pieuse, car elle y aurait trouvé un réconfort (« Avant je ne croyais pas trop mais depuis qu’il est mort je crois plus rien »), mais n’a pas de croyance particulière en l’au-delà et ne m’a pas parlé de « signes » envoyés par son fils.

En ce qui concerne la pose d’une silhouette noire, elle avoue « ça me ferait mal mais je la ferai pas enlever parce que j’estime qu’il faut rappeler aux gens un peu ce qui se passe, moi ça me ferait rien qu’on en mette une sur le lieu de l’accident, au contraire, parce que si vous voulez dans mon malheur j’essaie de penser aux autres. ». De même elle réagit assez mal à la vision de bouquets qu’elle peut croiser, cela lui rappelant la mort de son fils.

C.H (60 ans) est un père de famille, qui a réagi à l’article de journal sur le blog, et que j’ai rencontré deux fois sur son lieu de travail. Il a perdu sa fille unique Géraldine (21 ans), le 23 mars 1997, lors d’un accident de voiture qui a fait 3 victimes dans le pays de Sisteron (Alpes-de-Haute-Provence). « Le soir de l'accident elle est partie avec son véhicule, avec ses copines, trois copines, quand ils sont sortis de boîte, elle est montée dans sa voiture avec ses trois copines, un de ses amis est venu lui dire « écoute, viens avec moi, j'ai un copain qui veut me faire essayer sa voiture », une BMW, et un kilomètre après ils se sont plantés. Ils allaient vite et le chauffeur avait manifestement bu, vous imaginez quand on vous apprend cette nouvelle. C'est un moment terrible dans la vie d'un individu, c'est une amputation et... ma femme a mis des fleurs, comme tout le monde...».

Il s’agit là d’un cas qui présente la particularité d’une très grande divergence dans le couple par rapport à la pose de bouquets. Ainsi, C.H se positionne totalement contre cette pratique, opposé en cela à sa femme, qui entretient une borne en l’hommage de sa fille (fig.9). Je ne l’ai pas rencontrée, respectant ainsi le désir de C.H (donc sans connaître son désir à elle), et il ne lui a pas dit avoir eu des entretiens avec moi à ce sujet.

La vision de bouquets, et de tout signe qui rappelle le décès de quelqu’un, lui est insupportable : « Parce que moi je vous assure je prends ça comme un coup de poignard, chaque fois c'est la figure de Géraldine que je vois sur l'accident. Voilà comment je le ressens...». Il qualifie ces pratiques « d’autoflagellation ».

Cet informateur présente également une autre spécificité : il a contribué à faire enlever les silhouettes noires qui avaient été disposées dans le département des Alpes-de-Haute-Provence, lors de la semaine de la sécurité routière, en 2002.

Cette opération a en effet été très mal perçue dans ce département, où plusieurs silhouettes ont été subtilisées et cassées, par des proches de défunts semble-t-il. Il pense que les bouquets n’ont aucun impact sur les autres, et n’y avait jamais fait attention avant : « Moi vous m'auriez posé la question il y a dix ans, j'aurais dit « si ça fait plaisir aux famille » mais honnêtement, il y a dix ans, avant l'accident de Géraldine, il devait y avoir des bouquets sur les routes et je les ai jamais vu, ça prouve bien que... vous savez dans la vie quand on est pas concerné, hein... c’est une forme d’égoïsme, je pense pas être loin de la vérité en vous parlant comme ça...».

L’accident ayant eu lieu dans une ville un peu éloignée de leur lieu de résidence, c’est désormais un coin du territoire qu’ils évitent totalement (sauf lors des poses de nouveaux bouquets) : « On est plus jamais retourné. On passe par l'autoroute pour ne pas traverser. Moi un jour j'ai refusé d'aller à une réunion. Je pense que si ça s'était produit près d’ici on serait partis. On aurait pas supporté de passer à l'endroit ».

Ni C.H, ni sa femme ne se sont rapprochés d’associations ou d’autres parents dans la même situation. Il pense que « c'est plus une démarche égoïste de se mettre à l'intérieur d'un groupe, et je pense que ressasser toujours son accident, ses problèmes, c'est pas bon, ça peut faire plaisir à certaines personnes, ça peut les aider peut-être...». Il trouve un plus grand réconfort dans les voyages, ainsi que dans son métier.

Géraldine a été enterré dans le cimetière de la ville (fig.10) où ils habitent depuis 40 ans, et C.H raconte qu’il a un rapport bien plus fort avec la tombe, lieu où lui, et sa femme, vont ensemble très fréquemment. « La tombe, c'est quelque chose, moi voyez quand... ça s'est produit le 23 mars, on a enterré Géraldine le 25, le 25 quand je l'ai mis, bien sûr, j'avais rien ici, j'ai acheté un caveau, quand je l'ai mis dans le caveau, elle était déjà revenue, elle était là... la première année, j'y suis allée tous les jours, tous les soirs, et dans la journée même, à 10h du matin, 11h, à 3h de l'après-midi. Il y avait quelque chose qui me poussait à aller au cimetière… si j'y vais pas de trois jours, je me dis tu as loupé, il faut que tu y ailles, il m’arrive de rentrer après une réunion, de reprendre la voiture, d'aller au cimetière. On part en voyage, avant de partir on va lui dire au revoir, on lui dit qu'on revient, on lui parle comme si elle était là ». Les bouquets ou plantes qu’il trouve sur cette tombe, posés par d’autres le réconfortent bien davantage que les bouquets du bord de route, qui le blessent. Sa femme, par contre, a plutôt tendance à également aller se recueillir sur le lieu de l’accident.

A la suite de l’accident, C.H et sa femme ont décidé de déménager, eux aussi, ne supportant plus la vision de la chambre de leur fille disparue. Dans leur espace domestique, pas d’autel avec fleur et bougie mais, Géraldine est présente par des portraits : un au fusain d’1m sur 1m (tiré d’une photo datant de peu de temps avant sa mort), placé dans l’entrée, ainsi que trois photos (une dans le bureau de C.H, une dans la cuisine et dans la chambre).

L’idée de partir a été évoquée par la femme de C.H : « Ma femme aurait voulu qu’on parte d’ici et bon, moi, Géraldine étant ici je voulais pas partir, en plus j’avais mon travail et puis j’en ai parlé avec beaucoup de personnes, ce n’est pas parce qu’on part qu’on enlève ses soucis, au contraire ».

En terme de religion ou de spiritualité, il y a aussi quelques divergences dans le couple : « Bon… ma femme l’a confiée à Saint Antoine de Padoue donc on est allé à Padoue porter une photo… quand on est en voyage, même maintenant on s’arrête, on va souvent mettre un cierge à Saint Antoine… Non, moi non, ma femme est croyante, non pratiquante, mais si moi je dis « il n’existe rien sinon il n’aurait pas fait une vacherie comme ça », elle dit « faut pas blasphémer, faut pas… », moi je m’interroge toujours à savoir s’il y a quelque chose de supérieur ». Il dit pourtant être en lien avec sa fille d’une autre façon, notamment en agissant au quotidien pour qu’elle soit fier de lui (« je guide toujours ma vie en disant « Géraldine aurait voulu que tu fasses comme ça », voilà comment je la porte avec moi »).

C.R (41 ans) a perdu sa fille Fanny (16 ans) le 10 avril 2005 dans un accident de la route qui a fait cinq victimes, dans le pays de Brais (Oise) : « Fanny était partie manger un kebab avec des amis, ils le faisaient régulièrement, elle était venue dans l’après-midi demander l’autorisation d’y aller, alors au départ on avait pas voulu puis après, comme on faisait toujours dans ces cas-là, on avait un petit peu cédé parce qu’elle faisait la tête. Et puis donc on l’a laissé partir avec ses amis… c’est après le pont qu’ils se seraient mis à distancer les autres, et puis R. et deux autres amis auraient commencé à se doubler plusieurs fois, ils ont traversé le village à très grande vitesse…150km/h au lieu de 70…, R. a perdu le contrôle de sa voiture et en face arrivait une autre voiture avec deux personnes âgées… la voiture a été coupée en deux, Fanny a été éjectée »38.

Le lieu de l’accident se situe à proximité de chez elle : « J'y passais tous les jours car avant je travaillais dans une agence bancaire dans une autre ville. Maintenant c’est une route qui ne fait pas trop partie de mon quotidien. On a un pincement au cœur quand on arrive à l'endroit où ça s'est produit ».

C.R va poser un bouquet de roses fraîches tous les 10 de chaque mois depuis l’accident, mais avoue cependant avoir de plus en plus de mal à y aller, tout comme au cimetière (fig.11) : « Fanny a été incinéré, c'est ce qu'elle voulait. La grande majorité des cendres a été déposée dans une urne puisqu'il y a un caveau au cimetière, dans le village où on habite, ça ça a été le souhait de mon mari, et moi j'ai une partie de ses cendres. Moi j'ai un petit cœur en étain dans ma table de nuit. Au début j'allais au cimetière régulièrement, c'est un endroit où j'ai de plus en plus de mal à aller. J'y vais plus qu'au bord de la route, où je vais déposer des fleurs une fois par mois simplement. Au cimetière j'y vais en moyenne une ou deux fois par semaine. Là par contre, il y a un monument, il y a des plaques et il y a énormément de fleurs ».

Depuis notre entretien (juin 2006), elle ne va plus sur le lieu de l’accident et offre un bouquet virtuel à sa fille (fig.12), mais j’y reviendrai. C. R et son mari n’ont pas pris contact avec d’autres personnes dans le même cas, mais elle est par contre devenue bénévole et militante de l’association Marilou, association contactée au départ pour des questions d’ordre juridique. Ainsi, elle intervient dans les collèges et les lycées pour mettre les jeunes en garde contre les dangers de la drogue : « Je me suis raccrochée à l’association comme une bouée de sauvetage, ça me permet de tenir la tête hors de l'eau, quand je fais une intervention, si j'arrive à en toucher un ou deux dans l'assistance et bien si on peut éviter ce qui nous est arrivé, elle ne sera pas partie pour rien ».

La position adoptée face à l’éventualité d’une silhouette noire est claire : « J'en ai peu vu dans la région mais le peu de fois où j'en ai vu j'avoue que ça fait plus froid dans le dos que de voir un bouquet. Je n'accepterai pas une silhouette à l'endroit où est morte Fanny ».

Ils n’ont pas quitté leur demeure familiale après ce décès (ils sont originaires de la région), et la chambre de Fanny est pour l’instant restée telle quelle : « la chambre de Fanny est toujours comme le jour où elle est partie, je n'ai rien touché ». Son absence est désormais marquée par de nombreux portraits disposés dans la maison (peints et photographiques), ainsi qu’un petit autel (fig.13).

« Elle est dans la salle à manger, la salle commune, il y a un bureau où il y a sa photo avec une bougie et des fleurs. Il est dans la salle à manger posé sur un bureau ». C.R n’a pas de tradition religieuse particulière, mais avoue : «  je me suis toujours dit quand même qu'il ne pouvait pas ne rien y avoir après ».

Albin est décédé en 2002 en Haute-Savoie à l’âge de 23 ans. Sa mère, L.T (47 ans) nous raconte ainsi les circonstances de l’accident : « Donc c’est un accident qui s’est passé le 1er octobre 2002, mon fils Albin venait d’avoir 23 ans, il est décédé à 13h, il était pas très très loin puisqu’il allait rejoindre son frère à 12 km d’ici, et à mi chemin il a été pris de pleine face par un jeune homme en voiture, qui à l’époque avait 20 ans, qui roulait sous l’emprise du cannabis et qui a roulé pendant 2 km sur la voie opposée, c’est-à-dire qu’il est arrivé pleine face à mon fils et qui l’a percuté pleine face, donc ça a été un choc très violent puisque mon fils est mort sur le coup et qu’il a été éjecté 45 m plus loin ».

Le lieu du décès fait partie de leur quotidien, car c’est un axe routier central de la région. Le rapport de L.T et de son mari à cet endroit a évolué au cours du temps : « on va dire qu’on peut l’éviter mais c’est un axe central, il y a une route parallèle et c’est vrai que les premiers temps on y passait mais c’était très difficile bien entendu puisque c’est le lieu où s’est passé l’accident, après pendant un moment, on a pris la route parallèle pour pas toujours passer là parce que c’est vrai que ça rappelle systématiquement…. On peut pas vraiment faire autrement, on va dire, c’est l’axe principal ».

L.T et son mari (qui prend une part très active dans l’entretien de la borne) ont marqué très rapidement ce lieu, d’abord avec des fleurs, puis ensuite, et il s’agit d’une démarche peu commune, avec une silhouette noire nominative qu’ils ont posé eux-mêmes (fig.14). « Parce qu’un bouquet de fleurs vous allez y passer et puis oui on va voir les fleurs… mais le fait de ce prénom et de cet âge, les gens vont avancer un petit peu dans le temps et à chaque fois qu’ils passent… écoutez 3 ans après, puisque ça fait 3 ans qu’elle est posée, on m’en parle encore quand je fais des interventions, quand je croise des gens qui me disent «  vous avez bien fait de mettre cette silhouette avec le nom parce qu’à chaque fois que je passe je pense à Albin». Voilà, c’est évocateur malgré tout parce que les gens oublient, faut pas rêver, ça rentre dans le quotidien, ben c’est la vie c’est comme ça, mais ceux qui passent très souvent devant ils ont toujours une petite pensée pour Albin, ça c’est quelque chose que je voulais ».

Elle remarque les bouquets depuis longtemps en Haute-Savoie : « moi les bouquets de fleurs sur la route ça fait des années que je remarque ça, à chaque fois je pensais, je disais « mon dieu ces familles », oui j’ai toujours eu cette réaction et ça fait des années que j’en vois. Il y a des gens qui veulent rien mettre du tout parce que le fait de passer et de voir le lieu de l’accident tout le temps de leur enfant ou de leur femme, c’est extrêmement douloureux ».

Albin a été enterré au cimetière de son village, et sa tombe (fig.15) est conjointe à celle de la belle-sœur de L.T, suicidée à 20 ans. Là encore, la réponse est souvent la même : « on a été pris au dépourvu parce que c’est une chose dont on avait jamais parlé, bon voilà, je sais pas, c’est vrai que même après je me suis posée la question, si on nous avait demandé ses organes, je sais pas du tout comment on aurait pu réagir parce qu’on en a jamais parlé avec lui, on a jamais évoqué ce genre de sujets ».

Le cimetière reste un endroit où, contrairement à la borne, L.T va très peu, en tout cas très rarement avec son mari. Elle nous parle surtout de l’autel domestique (fig.16), placé dans son bureau personnel, qui lui apporte beaucoup de réconfort : « on y allait rarement ensemble, il y a que là depuis on va dire un an et demi que ça nous arrive avec mon mari d’y aller ensemble, voilà, mais moi j’y vais très peu parce que j’ai du mal là-bas [au cimetière], je dirai que là-bas il est pas vraiment existant, c’est une autre image, c’est autre chose, c’est une fin et moi je suis persuadée qu’il y a quelque chose au-dessus, donc j’ai dans mon bureau, j’ai un pêle-mêle, j’ai un cadre que m’avait offert Nadine Poinsot d’ailleurs et dans lequel j’ai mis une photo, il est là, je lui parle, et il est présent il y a un troisième point si vous voulez, je dirai que le cimetière c’est mon mari, et moi j’ai mon bureau où il est extrêmement présent, et là j’ai pas la même approche du tout, quand il y a quelque chose je lui parle, je lui demande son avis, et moi là-haut il faut que j’y aille mais quand je suis bien… et la silhouette c’est encore très différent ».

Ainsi, si L.T dit être catholique non pratiquante, elle précise aussi qu’elle a ses croyances : « je pense qu’il y a quelque chose en haut effectivement et peut-être que ça m’arrange, mais il y a quand même des fois des signes, que je me dis que c’est pas possible qu’il n’y ait rien…mon mari me disait il y a deux jours, il est allé changer les fleurs parce qu’il faisait très chaud, il est allé les arroser et il m’a dit c’est très curieux parce que quand je suis arrivée à hauteur de la silhouette, en même temps passait à la radio la chanson de Renaud qu’il adorait et qu’on a passé pour ses obsèques. Ben, c’est sûrement un clin d’œil, après c’est les croyances de chacun, on se met ce qu’on veut en tête mais il y a des choses comme ça ».

A la suite de l’accident, elle a cherché de l’aide auprès d’associations, sans succès, jusqu’à ce qu’elle prenne contact avec Nadine Poinsot. L.T (cette fois sans son mari) s’est alors fortement engagée dans l’association Marilou. Elle avoue cependant que « si ça a été une psychothérapie pour moi au début, maintenant ça me démolit car ça me replonge dans la douleur ».

La famille T. n’a pas déménagé, et la chambre d’Albin est toujours là mais a subi quelques transformations : « il y a toujours sa chambre bien entendu, alors moi j’avais dit « je déferai la chambre, je ferai ci, je ferai ça » et à chaque fois que je rentrai dans cette chambre je disais « oh, non je peux pas la défaire, c’est pas possible », c’était une façon qu’il existe toujours, parce qu’on cherche toujours à faire exister, c’est le but, c’est terrible mais c’est comme ça et en fait, j’ai mis plus de deux ans. Alors j’ai fait du rangement bien entendu, j’ai modifié un peu le sens de la chambre pour dire que, pour pas rentrer sur ce lit dans cette position, j’ai enlevé son lit, j’en ai mis un autre qui est plus grand, que j’ai tourné dans un autre sens et voilà et puis j’ai emballé les affaires, il y en a que j’ai données, on a fait le partage avec son frère, et il y avait sa malle à jouets que j’ai gardée et dans laquelle j’ai mis ses affaires, et puis maintenant quand on a de la famille qui vient, elle sert, elle est devenue une chambre d’amis mais il y a toujours son coffre à l’intérieur et ses objets à lui, ses boîtes de collection, ses machins qui sont toujours là mais elle est vivante ». Par contre, L.T n’a pas mis beaucoup de photo de son fils décédé dans la maison, son mari ne supportant pas cela.

Mikaël est mort le 16 octobre 1998 à l’âge de 19 ans, dans le pays dignois (Alpes-de-Haute-Provence). Son père, M.C (67 ans), et sa femme aujourd’hui décédée, ont vécu 26 ans en Algérie avant de rentrer en France dans les années 1980. Il réside depuis dans les Bouches-du-Rhône, région dont était originaire sa femme. Leur fils revenait des Alpes-de-Haute-Provence et « il est mort sur le coup, c’est un camion de 30 tonnes qui lui est rentré dedans, on saura jamais vraiment comment ça s’est passé puisque ça a été classé sans suite ».

Ainsi, le lieu de la mort de Mikaël ne se trouve pas à proximité du lieu de vie de M.C. Il ne fait pas réellement partie de son quotidien, même s’il s’y arrête lorsqu’il va dans sa résidence secondaire des Hautes-Alpes. Avec sa femme, il avait été décidé qu’une marque devait être posée à cet endroit, et c’est seulement en 2002 que la borne actuelle (fig.17 et fig.18) a été créée et mise en place par ses soins. Il parle ainsi du possible impact de ces bornes : « Je ne sais pas si ça a aucun impact parce que quand les gens voient un bouquet sur la route, bon c’est sûr qu’il y a eu un accident là mais bon, nous on est plus sensibles parce qu’on a vécu ces situations, donc je ne me souviens pas de mes réactions avant quand je voyais des bouquets, mais tandis que là c’est différent… ». Mikaël a été incinéré, et l’urne se trouve dans la chapelle familiale (avec les cendres de plusieurs membres de la famille du côté maternel), dans un cimetière marseillais.

M.C raconte qu’il a réduit la fréquence de ses visites au cimetière, et semble préférer ses divers autels domestiques (fig.19 et fig.20) : « Non j’y vais plus maintenant… et puis je sais pas si vous avez remarqué mais là en bas il y a donc une bougie qui n’a cessé de brûler depuis 1998, enfin c’est une lampe à huile… et donc là [il montre un pêle-mêle accroché dans le salon, au-dessus du canapé] il y a les photos, voilà…».

En effet, la présence de Mikaël est marquée de différentes façons : par de nombreuses photographies disposées dans toute la maison, par trois autels domestiques (dans l’entrée de la maison, dans sa chambre et dans le salon), ainsi que par sa chambre qui a été conservée (fig.21) : « Elle est là à côté, c’est toujours la chambre de Mikaël, il y a eu des transformations depuis, il y a certaines choses qui ont changées mais on l’a laissée pendant un certain temps telle qu’elle était ».

M.C dit qu’il ne partira pas de la maison où il réside : « non ça me serait difficile de quitter cet endroit, on est attaché au lieu, on a tous les souvenirs, même quand on était en Algérie on venait en vacances ici, donc les enfants ont vécu ici ».

M.C et sa femme ont fait la démarche de se rapprocher d’associations, en particulier de deux, dont M.C est encore aujourd’hui adhérent : la Ligue Contre la Violence Routière (pour des questions d’ordre juridique et par militantisme), et l’Association Jonathan Pierres Vivantes39 où « sur le site il y a beaucoup de textes qui sont très beaux, et là on rencontre pas forcément des parents dont l’enfant a été accidenté mais des parents dont l’enfant s’est suicidé ou bien mort de cancer ou bien voilà…». M.C fait bien la différence entre ce que ces deux associations apportent : « disons que Jonathan et la LCVR c’est pas la même chose, c’est pas la même lutte, la LCVR c’est pas vraiment pour aider… c’est de la prévention, tandis que Jonathan c’est plus pour aider personnellement des gens qui ont perdu un enfant, donc c’est un peu différent ». Ils ont également cherché de l’aide dans la lecture d’ouvrages, en particulier ceux de Marie de Hennezel40 ou encore de Élisabeth Kübler-Ross41, auteurs abordant essentiellement les questions d’accompagnement aux mourants, et de la vie après la mort.

M.C est croyant (« j’ai vécu en Algérie, pendant 26 ans donc j’ai été très marqué en même temps par les différentes cultures, surtout la culture islamique, donc disons que certaines options de l’église catholiques sont parfois choquantes, mais la base pour moi c’est surtout l’Évangile »), et est convaincu qu’il y a une vie après la mort : « je suis certain qu’il y a quelque chose après, ça c’est sûr ! Pour moi, aussi bien, ma femme que Mikaël, ils sont présents constamment, bon, et puis ça se manifeste par des petites choses, certains diront  «  tu te fais des idées, etc. », mais en fait c’est des petites choses qui marquent qu’ils sont toujours là ! ». Il m’en donne un exemple lié aux suites de l’accident : « quelques jours après l’accident on est allé avec des amis sur le lieu et on a retrouvé des cassettes, et puis on avait cherché partout et ma femme a dit «  Mikaël s’il reste quelque chose montre le nous », et au pied de l’arbre qui est un peu plus loin, tout d’un coup je regarde et qu’est-ce que je trouve ? voilà, ça ! [désignant une montre à son poignet] sa montre qui était là alors qu’on était passé tous, voilà, il y a des petits faits comme ça qui marquent…».

J.P et A.P (45 ans) ont perdu leur fils unique de 15 ans, Geoffrey, le 26 août 2004 dans le pays de Forcalquier (Alpes-de-Haute-Provence). Ce couple est néo-résident dans la région, ils y sont arrivés en 2003. Originaires des Bouches-du-Rhône, ils ont ensuite surtout vécu jusqu’à cette date à Monaco, avec leur fils. Pour l’instant, ils n’envisagent pas de quitter la maison où ils habitent, même si le mari et la femme n’ont pas tout à fait la même vision des choses. Ainsi, pour J.P, le père de Geoffrey : « A. définit la maison comme étant celle de son fils donc elle ne souhaite pas en partir, moi je suis… je dit plutôt que l’endroit me séduit, me ravit, donc j’y reste, c’est ma maison, c’est vrai également que Geoffrey est passé par là donc il est probable que ça m’y attache un petit peu plus, même certain, mais pour des raisons assez personnelles et parce que ça me convient je compte rester là mais de là à jurer qu’on restera là définitivement, euh… je ne sais pas … ». A.P, quant à elle précise : « moi je dis que mes racines sont là aujourd’hui, par la force des choses, mon fils est enterré ici, pour moi je veux dire, je veux terminer mes jours ici, c’est impératif, pour moi c’est ma vie, maintenant…».

Outre la tombe où Geoffrey est inhumé, qui est dans leur village, le lieu de l’accident fait partie de leur quotidien car il est très proche de leur maison, et ils y passent tous les jours. J.P nous raconte comme suit les circonstances de cet accident particulier : « C’était donc en été, le 26 août 2004, les vacances scolaires et je faisais des travaux dans la maison avec mon père et comme les enfants de son âge, quelquefois le matin en été se lèvent un petit peu tard et puis bon ils traînent et ce jour-là je voulais qu’il m’aide pour le faire participer aux travaux, et rarement je lui demandais qu’il m’aide… et donc je lui faisais sa chambre qui est à côté là-bas qui depuis est terminée mais qu’il n’a pas connue, donc oui il a commencé à m’aider vers les 11h du matin un peu comme vous l’imaginez, sans mettre beaucoup d’entrain, et puis vers les 11h30 un petit peu en colère, je le voyais rien faire et je lui ai dit «  écoute, va au village, va chercher du pain ! » mais vraiment je lui ai dit « va chercher du pain » pour lui dire « dégage ! fais quelque chose, va prendre du pain, reviens et on mangera après !» … et donc il va chercher du pain, ce jour-là il y avait beaucoup de vent, il est parti en moto, et en revenant, et nous avons la confirmation que ceci est vrai, une tornade, une bourrasque de vent violent l’a déporté de son chemin et il a percuté un poteau de signalisation ou à côté il y a un pylône électrique, on sait pas, l’un ou l’autre, et donc il est resté au sol, la moto sur lui, exactement on ne sait pas trop comment ça s’est passé, des automobilistes l’ont repéré, lui ont parlé un petit peu, il était conscient, il semblait ne pas souffrir. les pompiers ont été avertis, ils sont aussitôt arrivés, comme il n’avait pas de traumatisme apparent, comment dire, il ne saignait pas, il souffrait de l’intérieur du corps mais c’était très localisé, les pompiers ne paraissaient pas très inquiets et donc lui ont fait un petit massage cardiaque je crois tout de même et puis ils le transportent aussitôt à l’hôpital le plus proche, je suis donc parti aussitôt et donc les pompiers se sont arrêtés sur la route quand ils ont rejoint le médecin et là j’ai pu retrouver le camion des pompiers, rentrer dans le camion, j’ai vu Geoffrey, je lui ai parlé pour la dernière fois. Il a été transporté à l’hôpital et peut-être une heure après son arrivée on m’explique que c’est très grave ce qu’il a. Donc il avait, on l’a appris après, la rate, le foie et les intestins et les poumons, tout ça était ouvert, était en miettes, donc il faisait une hémorragie interne. En fin d’après-midi ils le transportent sur Marseille par ambulance, arrivé là-bas une autre équipe médicale a fait des examens, m’a confirmé l’extrême gravité de l’accident, et les heures passant ont validé la fin probable de Geoffrey… et donc au dernier entretien effectivement le médecin nous a dit qu’il allait décéder … et donc il est décédé à 22h30 ».

Le lieu d’inhumation s’est apparemment imposé avec évidence (« parce que Banon c’était là où on s’étaient posés c’est tout… voilà, ça a été on achète un tombeau ici et voilà, et il est posé voilà, là, donc il y avait une évidence qui venait comme ça, pas du tout ailleurs, pourtant les parents de J. ont un tombeau à Marseille, mes parents ont un tombeau à Marseille, mais non, Geoffrey devait être près de nous »), et c’est également dans sa tombe que J.P et A.P souhaitent être enterrés.

A.P va se recueillir tous les jours sur la tombe de son fils (fig.22), et elle fait de même au « poteau », lieu de l’accident qu’elle fleurit de fleurs fraîches abondamment : « moi j’y vais tous les jours, tous les soirs en rentrant, je vais à la tombe mais c’est un circuit que je fais, régulier que ce soit 6h, 8h, 10, 4h du matin, je rentre, je monte au cimetière, j’éclaire ces 4 bougies… et ensuite en rentrant ben je passe devant le poteau et puis je parle à mon fils devant le poteau, je reste peut-être 10 minutes, peut-être 5 minutes, peut-être 1h parfois, parfois 2h, voilà … ».

Le lieu de l’accident a d’abord été marqué, par un bouquet de fleurs artificielles, à l’initiative des copains de Geoffrey. Ensuite, A.P a commencé à fleurir l’endroit uniquement de fleurs fraîches (fig.23, fig.24, fig.25), fleurs auxquelles est ensuite venue s’ajouter la plantation de trois cyprès, représentant symboliquement leur famille. J.P a un rapport un peu différent à ces deux lieux : il va assez peu sur la tombe de Geoffrey et ne pose jamais de fleurs au poteau.

Cependant, il est très sensible aux cyprès et se charge de les entretenir, de les arroser : « je me pose des questions pourquoi je ne vais pas au cimetière, bon moi je suis pas très non plus … je suis beaucoup plus pragmatique quant à la vie, à la mort, quand on est mort on est plus rien et je suis persuadé qu’il n’y a plus rien ensuite, c’est donc… malheureusement je crains que là-bas il n’y ait qu’un corps qui pourrit… et par contre au carrefour, généralement le poteau je le vois pas et je regarde son cyprès, moi je regarde surtout son arbre, les fleurs que A. met, je sais toujours quand elle les met, quand elle les mets pas, quand elles sont abîmées ou pas abîmées, quelquefois je m’arrête pour les lever mais ça m’est arrivé rarement, quasiment jamais quand elles sont abîmées, mais sinon je regarde son arbre… et ce que je constate c’est que son arbre grandit plus vite que les nôtres … c’est étrange hein ?».

Dans le couple, J.P n’a pas ressenti le besoin de trouver du réconfort auprès d’associations, personnes ou lectures d’ouvrages. A.P, par contre, a eu besoin de faire toutes ces démarches42, mais ne s’est finalement pas impliquée dans un militantisme visant à la lutte contre l’insécurité routière (mais davantage vers l’accompagnement aux enfants mourants, ou à l’aide d’adolescents en difficulté).

Dans leur espace domestique, la présence de Geoffrey est discrète, mais ponctue toutes les pièces (et même leurs véhicules) : un petit autel dans le salon (fig.26), des portraits (photographiques et dessinés), des objets lui ayant appartenu ou qu’il a réalisé, et enfin sa chambre conservée en l’état depuis l’accident (fig.27).

L’idée de la pose d’une silhouette noire serait acceptée, avec difficulté par J.P, et éventuellement envisageable par A.P, si elle est réalisée selon ses souhaits (« pour moi il est évident que la silhouette noire deviendrait Geoffrey en photo, la silhouette noire il faudrait que ce soit Geoffrey, voilà une photo de Geoffrey agrandie »). Enfin, la vision des autres bouquets est également vécue d’une façon différente : « oui on les voit bien sûr, comme tout le monde, peut-être un petit peu plus, moi je les regarde avec beaucoup de froideur, de recul comme je disais je n’ai pas envie de rencontrer des gens qui ont vécu le même parcours que nous et puis je me projette pas dans la vie des autres à ce niveau-là, la mienne me suffit » (J.P). Pour la mère de Geoffrey par contre : « pour moi les bouquets, même avant le décès de mon fils, c’est tout de suite un sentiment, un partage, je vois ce bouquet, je partage, je sais pas avec qui mais il y a une association de… avant déjà, donc à encore plus forte raison aujourd’hui, je partage, c’est évident, déjà avant, je trouvais… ces instants… sur ces parcours, voir ces bouquets de fleurs, je me mettais à la place des personnes qui étaient en souffrance et justement souvent je me suis dit c’est important qu’ils viennent marquer ».

En ce qui concerne la religion, A.P se présente ainsi : « je suis pas croyante, enfin, je ne suis pas pratiquante, je suis très liée à la Vierge plutôt, j’ai ma croyance et il y a quelque chose avec Geoffrey ». Elle dit aussi avoir reçu divers signes de son fils, qui est toujours agissant depuis l’au-delà.

Marilou est décédée le 1er janvier 2002 à l’âge de 9 ans dans un accident de la route survenu dans l’Oise (Bellay-en-Vexin). Cet accident est dû à l'irresponsabilité d'un jeune homme, sans permis et sous l’emprise de cannabis. Les circonstances de ce drame sont longuement racontées par son mari, Philippe Poinsot (2004 : 23-32), dans son livre de témoignage : « Pour nous, c’est pire, celui qui a tué Marilou a conduit sans permis, fumé du cannabis donc volontairement mis en danger les autres. Ce n’est plus un accident, c’est le meurtre d’un enfant, par bêtise inconsciente » (Poinsot, 2004 : 48). Cette colère les a amené à fonder en avril 2002 l’association Marilou, et fera qu’ils obtiendront le 3 février 2003 la promulgation de la Loi Marilou43 (rendant désormais passible de deux ans de prison les personnes conduisant sous l’emprise de stupéfiants).

J’ai été en contact avec Nadine Poinsot (55 ans) qui a accepté de répondre à un questionnaire écrit. J’ai aussi, par ailleurs, lu l’ouvrage de Philippe Poinsot, avec qui par contre, nous n’avons pas réalisé d’entretien, étant donné les informations déjà présentes dans le livre, et le fait qu’il ne soit pas disponible.

Philippe et Nadine ne sont pas originaires de l’endroit où ils résidaient lors de l’accident (Hadancourt-le-Haut-Clocher), et cela a joué dans le choix de la crémation pour leur fille : « Ben, cela a été un choix difficile pour nous ; heureusement notre Fille était issue de notre mariage (précédents mariages pour chacun de nous) et cela facilitait le « choix ». J’ai été hospitalisée une semaine suite à l’accident et avec mon mari, nous nous sommes posé toutes les questions du monde ! Que Marilou repose à Hadancourt, cela n’avait aucun sens pour nous puisque nous étions de passage dans ce village où nous ne serions jamais restés si Marilou avait pu y grandir. Nous n’avons aucune « racine » profonde, de mon côté maternel, c’est la Normandie, côté paternel c’est le Loiret, en revanche, du côté de mon mari, la Bretagne tient une place privilégiée pour lui, nous nous sommes mariés en Bretagne, et chaque année, avec Marilou, nous allions fêter nos anniversaires de mariage en Bretagne. Autre lieu symbolique pour nous : Aix-en-Provence, c’est là que nous nous sommes connus et, chaque année aussi, nous y allions avec Marilou pour lui expliquer notre histoire d’amour. Donc, aucun lieu n’était « satisfaisant » c’est par défaut que nous avons choisi l’incinération » (N. Poinsot).

L’urne est désormais dans leur cabine (fig.28), dans le bateau « My Lou », sur lequel Philippe Poinsot fait actuellement le tour du monde : « Nous avons donc choisi l’incinération pour conserver notre Fille « un peu » avec nous… Son urne était dans notre chambre, tout près de nous… Depuis juillet 2004, mon mari a choisi de changer de vie avec mon accord : nous avons acheté un bateau et il fait actuellement un tour du monde. L’urne est restée quelques temps à Hadancourt, là où Marilou a toujours vécue puis un jour je me suis dit que cela n’avait aucun sens puisque mon mari était parti et que moi je ne venais que rarement dans notre maison... Nous avons donc décidé d’emporter les cendres de Marilou sur le bateau” (N. Poinsot).

Le lieu de l’accident, proche de leur village, a été marqué dès le jour de la cérémonie par une borne particulière : un panneau blanc de la taille de Marilou, avec l’inscription « Marilou – 9 ans », des dessins et des photos (fig.29). « Le panneau a été déposé le jour même de la cérémonie, le Papa de Marilou avait préparé la nuit le panneau toujours en place sur les lieux de l’accident. A la suite de la cérémonie, nous avons pris toutes les fleurs et sommes allés sur les lieux maudits avec les amis qui souhaitaient nous suivre et avons planté le panneau… cela a été je pense notre premier mouvement de révolte » (N. Poinsot). La construction de ce panneau est bien expliquée par le père de Marilou dans son livre (2004 : 56, 73). Ce lieu, devenu médiatique, est visité par des passants qui y laissent des jouets des mots, des fleurs, etc.

Elle dit être sensible à tous ces témoignages aux bords des routes et l’était déjà avant « mais encore plus maintenant ! Je pense que cela «  touche » au moins au moment T le conducteur mais quant à l’impact au temps T’ je suis pas convaincue… cela n’arrive qu’aux autres, c’est ce que j’ai toujours pensé avant ». Elle raconte également que malgré sa démarche de rapprochement avec la LCVR et la fondation Anne Cellier, elle n’a reçu « aucune aide, psy, juridique de ces 2 assos ». De plus, nous apprenons dans le livre de P. Poinsot (2004 : 94) qu’il était important pour eux qu’une association porte le nom de leur fille : « Nous avons bien sûr envisagé au départ de rejoindre une association déjà existante. Nous ne l’avons pas fait car nous voulons mettre en avant le nom de Marilou, c’est pour elle, et pour les autres petites Marilou, qui pourraient avoir le même tragique destin que nous faisons cela ».

Nadine Poinsot raconte qu’elle va de plus en plus rarement au Panneau, « seule, c’est trop douloureux », tout comme dans leur maison « trop pleine de merveilleux souvenirs et trop vide de Lou ». Elle décrit leur maison comme « un mausolée resté en l’état lorsque nous l’avons quitté en décembre 2001. La chambre de Marilou est toujours dans le même état, je n’y ai rajouté que quelques photos, ses draps n’ont toujours pas été changés au début, je pouvais sentir son odeur… disparue maintenant mais je n’ai pas le courage de les changer mais probablement que je le ferai bientôt, j’en sais rien en fait… ».

La présence de Marilou, notamment en photo, était déjà fortement marquée avant sa disparition. Ainsi, ils en ont simplement rajouté quelques-unes.

Nadine Poinsot dit ne pas avoir de religion particulière (« Je ne croyais déjà plus mais cela n’a fait que renforcer ma conviction »), mais a longtemps cru en des signes envoyés par sa fille (notamment par l’intermédiaire de chouettes44, en référence à la « Couc », peluche achetée par Marilou avant son décès et représentant cet animal).

L’attitude par rapport à l’emplacement de la borne est riche d’enseignements. En effet, comment s’établit le choix ? Sur les huit cas étudiés, seuls Geoffrey et Christian ne sont pas décédés sur le lieu de l’accident, mais dans un hôpital. Pourtant, même si les parents sont complètement conscients de ce fait, une borne a quand même pris place sur ce lieu afin de marquer là où la vie a basculé : « …il a tapé contre cet arbre… il est mort à l’hôpital, c’est l’accident qui a eu lieu là » (B.N) ; « souvent je me suis posée la question, je me suis dit mais c’est fou c’est pas là qu’il est parti, en fait il est parti à l’hôpital mais quelque part c’est là où aujourd’hui, dans notre quotidien, c’est là qu’on peut marquer je dirais l’instant fatal » (A.P).

Le choix du positionnement exact de la borne semble ne pas se poser : en effet, les informateurs ont tous connaissance (à part la mère de Donatien qui ne souhaite pas savoir où est mort son fils) du lieu de l’impact, et ont tous ressenti un fort besoin de localisation de la mort. Donc, pour la plupart, l’emplacement s’est imposé de lui-même, et le respect du point précis de la mort, réel ou fantasmé, est essentiel : poteaux, grillage, arbres, glissières, deviennent les supports de ces mémorials. « Ça a été mis à l’endroit de l’impact, oui, ça a été vraiment, on s’est pas posé la question, ben il est mort à cet endroit là en fait puisqu’il est mort sur le coup, là où la voiture l’a percuté » (L.T).

Parfois, le fait de ne pas respecter scrupuleusement la localisation exacte de la mort (pour des raisons pratiques), peut être perturbant. Ainsi, le lieu précis de la « mort » de Geoffrey n’est pas connu (« il a percuté un poteau de signalisation ou à côté il y a un pylône  électrique, on sait pas, l’un ou l’autre », J.P). Sa mère a donc mis en place un bouquet (au pied du pylône) mais ils ont, par la suite, décidé de rajouter trois cyprès, et voilà ce qu’elle en dit : « moi je voulais marquer vraiment l’endroit où Geoffrey avait reposé, c’est vrai qu’on a mis ces cyprès bien plus loin par la force des choses parce qu’il fallait qu’ils poussent, et il y avait un arbre à côté, au début ça me dérangeait un petit peu parce que je marquais pas vraiment l’endroit ».

Le père de Mikaël, par contre, relativise quelque peu l’importance de ce point spatial, précisant qu’il tenait certes beaucoup à marquer le secteur, mais qu’il n’était pas essentiel de rester fixé sur l’endroit précis : « c’est le secteur exact de l’accident parce que c’est là où il a été traîné sur 20m par le camion de 30 tonnes, il était avec une AX… il a été traîné sur ce lieu … bon on est pas obligé de mettre exactement au même endroit, on peut mettre… non moi, c’est pas à quelques mètres près… j’ai choisi cet endroit parce que c’était plus facile à cet endroit, mais en fait j’aurais du, si j’avais un peu plus… je l’aurais mis peut-être un peu plus loin, plus près de… mais bon c’est pas grave, c’est pas un endroit précis, pour moi ça n’a pas d’importance, donc si ça avait été un endroit dangereux j’aurais pu le mettre avant ou après, c’est pas bien grave ».

Ensuite, le positionnement de la borne, d’après nos observations, ne semble pas se faire, de n’importe quelle façon. Ainsi certaines sont placées au sol, ou à hauteur du regard, d’autres sont face à la route ou au contraire tournées sur un des côtés, ne la rendant visible que dans un seul sens de circulation. Il faut préciser que j’ai également observé de tels marquages précis en milieu urbain, pour accidents de la route ou crimes (fig.30 et fig.31).

Ces mémorials de bords de route ne bénéficient en France d’aucune législation particulière : ils occupent une place inconfortable aux yeux des institutions. En effet, aucun texte de loi n’évoque spécifiquement cette pratique, qui relève encore du code de la voirie, plaçant les bouquets au même niveau que les panneaux publicitaires. « Il n’y a pas de règles précises, la règle générale étant que le dépôt de gerbe et de couronnes mortuaires à l’emplacement d’un accident de la route, ne soit pas de nature à créer une gêne concernant la circulation des automobilistes. Dans la mesure où il n’y a pas de texte, on a pas vraiment d’action dans ce domaine là et puis on verra, et puis je pense que si ça développe de trop, un jour ou l’autre ce sera réglementé » (R.S, Cabinet de la Préfecture des AHP). De même, en ce qui concerne, les panneaux de signalisation, la position de la DDE dans les AHP est la suivante : « Je ne pense pas que les bouquets gênent à la lecture des panneaux, ça ne surcharge pas, à ma connaissance on a pas fait de campagnes pour enlever les bouquets sur les panneaux » (P.E).

En revanche, aux États-Unis, cette pratique de mémorials individuels (« individual shrines »), eu égard à son développement, est de plus en plus réglementée. Vingt-deux états encadrent d’ores et déjà, par des moyens divers, l’implantation de mémorials sur les lieux d’accidents de la route. Ainsi, dans le Montana, au Texas et en Californie, seuls les mémorials dressés pour les victimes d’accidents liés à l’alcool sont autorisés. Le Wisconsin et le New Jersey imposent quant à eux une limite de durée. Enfin, dans le Delaware45, un parc mémorial a été construit sur une aire de repos d’autoroute (le Delaware Highway Memorial Garden), cela dans le but de concilier le respect de la douleur des familles, la séparation entre religion et domaine public, ainsi que les contraintes pratiques de sécurité et d’entretien des routes. Une initiative un peu similaire a été prise en France par la LCVR, qui a inauguré le 22 octobre 2005 le premier monument à la mémoire des victimes de la route46, sur les plages du Mourillon à Toulon (fig.32).

Il s’agit d’un « monument à la mémoire des victimes innocentes de la violence routière, contre l’indifférence et l’oubli, l’accident de la route n’est pas une fatalité » (texte écrit sur la stèle apposée sur le monument). Il représente deux silhouettes de bronze se recueillant au sommet d’une colonne couverte de petites voitures. Un tel monument peut-il devenir un lieu de recueillement pour tous les proches de défunts ? Peuvent-ils, et désirent-ils, se l’approprier (soit en plus de leurs propres bornes, soit en remplacement), étant donné la très forte individualisation - tant au niveau de l’objet déposé que du geste - qui a court dans ces démarches de poses de bouquets ?

Les relations avec les autorités ont pris différentes formes pour nos informateurs. Certains d’entre eux ne se sont pas souciés de savoir s’ils avaient le droit de poser ce mémorial : « non, je ne m’en suis pas préoccupée et je crois qu'il faudrait pas qu'on vienne me dire quelque chose parce que là ! » (C.R) ; « je n’ai demandé aucune autorisation, je n’ai rien demandé, donc j’ai placé, donc ça veut dire que bon, les autorités, ceux qui ont en charge, la DDE peut-être, je ne sais pas, ont respecté cet endroit. Bon si on vient me dire, la DDE vient me dire « vous pouvez pas en mettre », bon ben j’en mettrai pas, je leur demanderai d’abord les raisons et si je peux pas faire autre chose » (M.C). D’autres s’en sont occupé après-coup, c’est le cas des Poinsot : « Peu après la dépose du panneau, nous avons appelé la DDE pour obtenir l’autorisation après coup ! La seule réponse verbale que nous avons eue c’est : si vous demandez l’autorisation, vous ne l’obtiendrez jamais mais si vous posez un panneau, on ne fera rien … enfin quelque chose du genre… mais ils n’ont pas intérêt à virer notre panneau sinon je monte aux créneaux  ».

Les agents de la DDE ne reçoivent aucune directive particulière en ce qui concerne ces monuments. Ils sont en général extrêmement respectueux47, ce qui a beaucoup touché, par exemple, le père de Mikaël : « j’ai été content il y a quelques temps parce qu’ils avaient nettoyé tout autour et n’avaient pas touché à la plaque », ou encore celui de Geoffrey : «  tout de même, les employés chargés de l’entretien des abords de la route, je pense que c’est la DDE là, lorsqu’ils coupent l’herbe, et bien ils vont un petit peu plus loin, et nettoient le lieu de manière très flagrante, c’est bien ça, je trouve ça honorable ».

Pourtant, il est un des poncifs généralement véhiculé au sujet de ces bouquets, celui de la tendance à la privatisation de l’espace public, qui doit être un peu remis en cause. Cette idée d’espace public, est comme je l’ai étudié dans mon premier travail, une notion assez floue. Nous avons le sentiment que ces bouquets font partie de l’espace commun, car ils sont au bord des routes, disposés à la vue de tous les passants. Cependant, d’un point de vue juridique, ce n’est pas forcément le cas, et les poses de bouquets se sont faites, pour trois des informateurs en accord avec les propriétaires du terrain, montrant que les gens sont dans un état d’esprit semblable par rapport à ces formes de commémoration.

Ainsi, pour B.N, le terrain où se trouve l’arbre qui porte le cœur en l’hommage à Christian est privé. « C’est moi qui ait décidé, je l’ai mis, j’ai pas demandé à personne, mais le monsieur m’avait proposé après même de mettre une stèle, c’est lui qui me l’a proposé, il a vu le bouquet, il a demandé qui c’était qui avait pu le mettre parce que c’était pas à lui à l’époque, et après il m’a dit « mais si vous voulez faire même une stèle, je suis d’accord », je vous dirai qu’à l’époque je me suis pas … j’avais l’impression que c’était aux Eaux et Forêts, vous voyez ces bois, je me suis pas posée la question... mais s’il était venu me dire de l’enlever je l’aurai enlevé hein, et comment faire ? Et puis c’est pas grand chose ça…».

Idem pour les parents de Geoffrey qui ont rencontré la même compréhension avec le propriétaire du terrain sur lequel ils ont planté leurs trois cyprès : « nous avons demandé au propriétaire du terrain bien sûr l’accord de planter les cyprès, chose que l’on a obtenu bien évidemment spontanément ». Enfin, les parents d’Albin : « on avait de la chance si vous voulez … dans notre malheur il y a un grand champ à cet endroit là et l’accident s’est passé là, donc avant de contacter la DDE on avait demandé au propriétaire du champ si on pouvait éventuellement mettre une silhouette à cet endroit là, et la personne nous avait donné son accord immédiatement ».

Ainsi, même si la plupart des bornes sont sur des panneaux de signalisation, des poteaux électriques, des glissières, des bords de routes dont la charge revient à différents gestionnaires48, il est intéressant de noter que tous ne sont pas dans ce cas, et que leur pose peut-être issue de « négociations » entre individus. Cette image d’un bout de l’espace commun capturé à des fins privées ne se révèle donc pas toujours exacte, et se doit en tout les cas d’être nuancée. De plus, ce lieu acquiert pour les poseurs un statut indéfinissable : sur un terrain privé ou public au sens juridique du terme, il se veut toujours comme un espace mis en commun. L’endroit doit rester ouvert dans le sens où tout le monde doit y avoir accès, au moins par les yeux, mais il doit être respecté comme un lieu privé de deuil (comme le cimetière). C’est ce que dit M.C : « si par exemple quelqu’un venait enlever la plaque ça me ferait quelque chose, je pense que j’irai en remettre une mais que ce soit un espace privé, non, au contraire ! Pour moi il faut que ce soit un espace ouvert à tout le monde un espace que tout le monde doit voir ». De fait, même s’il est « domestiqué », cet espace n’est jamais « possédé », puisqu’il appartient toujours à quelqu’un d’autre.

Le fait de marquer l’emplacement de la mort, le lieu où le sang a été versé (Vialles 1987)49, s’est imposé à sept des informateurs de façon « évidente », tellement que cela en devient même un geste qui serait de l’ordre de l’instinct. La pose s’est en général réalisée très rapidement, spontanément. « Le fait de marquer cet endroit s'est imposé comme une évidence, il a été marqué dès le lendemain de l'accident, l'endroit était couvert de fleurs, des bouquets avec des petits mots » (C.R) ; « On a déposé des fleurs effectivement, c’était évident, c’est carrément quelque chose qui était évident. On s’est pas posé la question, c’est très curieux, ça s’est fait automatiquement on va dire », (L.T) ; « ma femme a mis des fleurs, comme toute le monde », (C.H) ; « Le panneau a été déposé le jour même de la cérémonie, le Papa de Marilou avait préparé la nuit le panneau toujours en place sur les lieux de l’accident », (N. Poinsot). Dans un seul des cas, et cela est rare (c’est dû à la maladie de sa mère), la borne de Mikaël a été posée quatre ans après l’accident.

La quasi-simultanéité de la pose de borne par rapport à la date de l’accident est flagrante. Il arrive que les traces laissées par les gendarmes lors de l’enquête (bombes de peinture pour indiquer les impacts), ou bien celles de l’accident (bris de glace, traces de freinage, lambeaux de voiture) soient encore visibles (fig.33 et fig.34).

Ainsi, depuis que l’enquête de terrain a été arrêtée, j’ai pu observer qu’à la suite de trois accidents mortels dans les Alpes-de-Haute-Provence50, trois bouquets artificiels ont été immédiatement posés. Cela donne des informations sur la systématisation de cette pratique, ainsi que sur sa diffusion.

L’éventuelle dangerosité du lieu n’a jamais arrêté les poseurs. Même si dans la plupart des cas étudiés, il n’est pas très dangereux de s’arrêter près du lieu en question, ils avouent ne pas s’être posé la question de leur propre mise en danger, et auraient de toutes les façons bravé leur peur. « C'est un endroit où on peut facilement s'arrêter, on peut se garer le long. Si ça avait été dangereux, je l'aurais fait quand même, je me suis jamais posée la question » (C.R)  « Je me suis pas posée la question, je sais pas, il aurait fallu qu’on me mène » (B.N) ; « Oui, sans aucun doute, nous l’aurions fait dans un endroit plus dangereux » (N. Poinsot) ; « Ça ne m’aurait pas arrêté, absolument pas, non » (J.P) ; « Moi je pense que j’y serais allée, je me dis qu’aller mettre des fleurs dans un endroit périlleux ça m’aurait pas posé problème, parce que pour lui j’aurais fait n’importe quoi » (A.P). Seuls les parents d’Albin ont été confrontés à cette mise en danger, et se sont adaptés à cette contrainte, en trouvant une solution qui se trouve répondre également à leur militantisme : poser une silhouette noire, et un bac rempli de fleurs ne nécessitant pas un entretien trop important. « L’endroit où s’est passé l’accident, il est impossible de s’arrêter, c’est beaucoup trop dangereux, donc on ne peut pas, c’est la raison pour laquelle on est arrivé à la silhouette… mais parce qu’on ne peut pas faire autrement, à cet endroit, on ne peut pas s’y arrêter et déjà nous quand on va changer les fleurs c’est extrêmement dangereux, on se protège toujours avec la voiture ».

Une borne, est comme nous l’avons vu, un dispositif en mouvement. Il vieillit, il fane, il s’abîme, il est changé ou non, il refait surface après un débroussaillage. Ainsi, comme le dit A. Barrau (1994 : 16) : « […] il existe une liaison étroite, de type homothétique, entre la façon de connaître et de penser le temps, et la façon de connaître et de penser la mort ». S’intéresser à la pose et à la composition d’une borne n’est pas suffisant : la question de l’entretien et de l’abandon doivent aussi être étudiées, même si nous manquons de recul sur ce dernier point. D’après mes informateurs, l’anniversaire de la mort est toujours marqué au lieu de l’accident, contrairement à l’anniversaire du défunt qui lui est davantage marqué sur la tombe. D’après nos observations, la notion de « l’abandon » doit être relativisée. En effet, si certaines tombent en décrépitude, et parfois disparaissent, il faut se garder d’en tirer nécessairement des conclusions hâtives. Les bouquets continuent à vivre à un rythme difficile à appréhender de l’extérieur, car il n’est alors plus uniquement calqué sur un calendrier régulier. D’après les dires de mes interlocuteurs, dans les premiers temps, la fréquence de changements des bouquets semble à la fois proportionnelle au chagrin éprouvé, tout en prenant pour base un rythme mensuel ou annuel : celui des dates anniversaires de l’accident en général. Au fil du temps, ce rythme subit quelques transformations. Les dates de visites, de changement ou de rajout prennent toujours pour point de repère la date anniversaire de l’accident, mais elles s’espacent et entrent en combinaison avec d’autres critères tels que la dégradation matérielle du bouquet, l’éloignement géographique, la présence de la famille, la disponibilité pour l’entretien, les fêtes religieuses et autres (Toussaint, Noël –fig.35), etc.

C’est ainsi le cas pour B.N : « Je le change quand il est abîmé, voilà, une fois la pluie, le vent l’avaient tout abîmé, j’en avais mis un autre, j’en avais mis un très beau qu’on m’a pris … celui-là ça fait quelques temps, il résiste, il doit y avoir peut-être trois ans que je l’ai mis… de temps en temps, je passe, je regarde si… », ou encore pour M.C : « à chaque fois que je vais à la montagne, je fais un détour, je m’arrête, donc j’y passe plusieurs fois dans l’année… et puis même quand je vais, soit avec de la famille ou avec des amis, je les emmène là-bas, sur ce lieu … ».

J’ai ainsi eu la surprise de voir changer en juillet 2006, un bouquet qui n’avait pas évolué depuis au moins l’année 2003, et dont plus rien ne pouvait laisser présager qu’il était encore « entretenu » (fig.36 et fig.37).

Il semble aussi qu’avec le temps, un mouvement différent, qui s’oriente davantage de l’extérieur vers l’intérieur, s’amorce. En effet, même si les autels domestiques apparaissent dans les maisons rapidement après le décès (et font partie du même ensemble commémoratif), ils prennent au fur et à mesure une autre dimension. Les gens préfèrent moins sortir (aller à la borne ou au cimetière) pour se rapprocher davantage de cet autel, revenant vers une certaine intimité : « Non j’y vais plus maintenant [au cimetière], j’y vais parce que bon, à chaque fois qu’il y a quelque chose qui pousse dans le jardin de nouveau je vais le porter là-bas et puis je sais pas si vous avez remarqué mais là en bas il y a donc une bougie qui n’a cessé de brûler depuis 1998, enfin c’est une lampe à huile... donc là [me montrant un pêle-mêle] il y a les photos… » (M.C) ; « Pas souvent, surtout pas seule, pas souvent, j’aime mieux y mettre des fleurs là [en désignant l’autel sur un meuble du salon] parce que … » (B.N).

La question de la pérennité de la borne, et de l’entretien dans la durée (après la mort des proches qui la prennent en charge par exemple), se pose de façon différente, et trouve des solutions diverses. M.C dit ainsi qu’il en parlera à son autre fils et qu’il le laissera « libre de faire ce qu’il voudra ». Pour A.P cela ne fait pas de doutes  « bon après c’est partout que vous trouvez ces bouquets là, alors après il y a ceux qui dépérissent et puis pof, il n’y a plus rien et puis il y a ceux qui résistent et je trouvais que … enfin pour mon fils c’est évident que tant que je serais là, ces bouquets là seront là … ». D’autres envisagent de poser un monument plus pérenne « Je voudrais faire une stèle puis je sais pas, j’hésite, peut-être que je la ferai. Une pierre, son nom, sa date de sa mort, l’accident voilà… je sais pas … » (B.N), ou même de poser à contrecœur un bouquet artificiel : « Mais c'est vrai que là j'étais en train de me dire qu'à l'endroit de l'accident j'allais mettre un beau bouquet de fleurs artificielles mais dans la haie…» (C.R).

Les systèmes d’attaches (Feschet 1998 : 19) de ces bornes sont également des indications, quant au désir de les rendre résistantes au « temps » (climat ?) et le plus pérenne possible. S’ils évoquent vraiment des « mémorials bricolés » rapidement, avec ce qui est à disposition sous la main lorsque le drame arrive (soit en créant une borne posée ensuite sur le lieu, soit en composant avec ce qui est présent), les « attaches » au lieu présentent une grande variété : il y a ce qui est planté, attaché, coincé, posé ou scellé. Cela par des moyens divers qui peuvent être de la ficelle, du fil de fer (fig.38), du scotch (fig.39), des tendeurs (fig.40), du câble électrique, des lacets ou encore des agrafes (fig.41).

Enfin, le temps qui passe peut également être visible d’une autre manière : pas seulement avec la décrépitude des bouquets, mais aussi avec leur accumulation. J’ai remarqué à diverses reprises qu’un phénomène de rajout (plutôt que de remplacement de bouquets) semblait se mettre en place, telle des « couches successives de sédiments mémoriels » (Candau 1996 : 116) Ainsi, le temps qui passe, les années égrenées depuis l’accident, peuvent se repérer au nombre de bouquets (fig.42).

En démarrant cette enquête, j’avais émis l’hypothèse que la borne pouvait davantage être le lieu d’expression prisé par les amis, par la parenté choisie, plutôt que celui de la famille qui s’exprimait davantage au cimetière. Force est de constater qu’on ne peut pas délimiter les choses de cette façon. En effet, les distinctions amis-famille ne se concrétisent pas dans des lieux différents, mais plutôt de façon différente sur les mêmes lieux. Ainsi, lieu de l’accident et tombe, qui sont accessibles à tous peuvent être marqués par les deux catégories en présence (auxquelles s’ajoutent parfois des « étrangers »). Pourtant, nous avons pris conscience qu’un autre espace, un lieu virtuel (celui d’Internet et des blogs) est apparemment de plus en plus privilégié par les copains et les parents, pour rendre hommage au disparu prématurément. Parmi les cas étudiés51, les amis de Geoffrey ont marqué quasi-immédiatement le lieu de la mort par un bouquet artificiel (fig.43).

Cela a d’ailleurs été assez perturbant pour sa mère, qui finira par ôter ce bouquet. Non pas parce qu’ils avaient marqué le lieu, puisqu’elle comptait le faire et respecte ce geste des copains, mais parce que le bouquet posé était artificiel. « Les amis de Geoffrey ont tenu à mettre un bouquet, donc artificiel, et ce bouquet artificiel m’a fait très mal parce que je me suis dit « non, je peux pas »… donc la première démarche ce n’était pas nous, ça a été une démarche spontanée des enfants qui ont marqué ».

Ainsi, souvent des concessions ont dû être faites, par rapport aux marques de deuil déposées par les autres. En ce qui concerne les bornes, quelques informateurs ont constaté que des éléments avaient été rajoutés par des personnes étrangères à leur cercle de relation proche, mais jamais sur une longue durée. C’est le cas notamment lors d’accidents médiatisés, ayant eu lieu dans des villages ou des petites villes, ou bien lorsqu’un accident a fait plusieurs morts. Les parents de Geoffrey supposent que d’autres parents ont déposé des bouquets, mais plus maintenant. La seule personne dont ils savent qu’elle dépose encore des objets est une de leur voisine, qui ramasse des pierres en forme de cœur et les apporte au carrefour. La mère de Fanny a constaté le même phénomène : « Jusqu'à l'année dernière, il y a eu beaucoup de bouquets puisqu'il y a 5 familles. Pour Fanny, nous personnellement, on a mis que des fleurs, je sais qu'une fois j'ai trouvé une bougie, je ne sais pas qui l'a mise, si c'est les autres familles. Je ne sais pas s'il n’y a plus que moi car parfois c'est très irrégulier, on trouve un rose seule... ». L’exemple le plus probant étant bien entendu le Panneau fait pour Marilou, panneau qui comporte une boîte à lettres afin que les gens y déposent des mots, de nombreux bouquets et objets (statue de la Vierge …) laissés par les passants (« Alors là oui !!! même si cela devient de plus en plus rare mais au début, c’était tous les jours, nous avons d’ailleurs apposé une boîte aux lettres ! Mais malgré ces 4 années, il y a encore des « gens » qui déposent des fleurs, des enfants des dessins ou des bonbons !!! », N. Poinsot). Les proches de Christian, Donatien, Albin et Géraldine n’ont pas particulièrement remarqué de gestes à l’endroit de la borne. Seul le père de Mikaël raconte que des amis ont, au début, déposés des bouquets. La mère d’Albin a adopté une autre attitude, en déposant elle-même sur le lieu de l’accident la gerbe offerte par les collègues de travail de son fils. De même, j’ai pu remarquer, dans les cas étudiés, que parmi les membres de la famille, seuls les parents investissent le lieu de l’accident52.

La tombe, par contre, semble rester un lieu où les relations sociales se matérialisent le plus. Ce qui est déposé parle, certes, des liens sociaux du décédé (ses attaches familiales, ses amis d’école, ses passions sportives, ses relations sentimentales…), mais aussi de ceux des parents. Endroit traditionnel où les autres peuvent marquer le deuil (avec les faire-part), cela donne parfois lieu à de curieuses rencontres d’objets (ex : petits canards côtoyant des statues religieuses - fig.44, anges à proximité de nounours…).

En général, il s’agit de bouquets (qui ne diffèrent pas beaucoup de ceux du bord de route), et de plaques (textes d’hommages, poèmes), commandés et achetés communément pour cette occasion, par des amis, des collègues de travail. Cependant, d’autres éléments peuvent être déposés. On trouve souvent des bougies, des photophores, des représentations religieuses (saints divers, Vierge…), mais également des objets relatifs à l’imagerie enfantine (canards, lapins, chatons, angelots, cœurs, etc.), comme les petits nounours apportés par des amies de Donatien (fig.45).

Sur la tombe de Géraldine, certains objets sont posés par des amis des parents « qui eux sont très catholiques, c’est des gens que je connais depuis longtemps, c’est quelqu’un qui entretient plusieurs tombes au cimetière, c’est la mémoire du cimetière, toute l’année ils mettent des fleurs. Des gens qui se sont révélés à ce moment là, qui ont trouvé que c’était une injustice qu’on nous avait pris notre petite… alors un brin de rameau, du gui, quand leur fils les amène visiter une abbaye ou autre, ils ramènent une bougie, un cierge... » (C.H). Mais sa tombe est surtout ponctuée de divers petits objets rapportés de voyages, notamment par son père qui n’a aucun lien avec la borne que pose sa femme, sur le lieu de l’accident . « Là on a ramené une petite chapelle de Grèce parce qu’on et allé en Grèce, à chaque fois on essaie de ramener quelque chose. Notamment les pierres… quand on partait elle ramenait toujours des pierres, on allait souvent en Andalousie et il y a des plages où il y a pas mal de petites pierres, tout ça alors … par exemple on est allé à Naples, au Vésuve, je lui ai ramené une pierre du Vésuve, là on est allé à Santorin, je lui ai cherché une pierre, il y a une pierre de Santorin, on est allé en Corse… il y a plein de petites pierres, des toutes petites ».

Une des tombes représente bien tous ces syncrétismes, il s’agit de celle de Geoffrey. Lieu d’expression des parents, de la famille et des amis, elle se caractérise par des mélanges d’objets et de croyances. D’aspect particulier (« il était important qu’on ne mette pas du granit, elle est bleue, j’avais fait le dessin pour des amis qui sont peintres et je voulais qu’elle soit en tadlak, voilà, assez patinée, dans des coloris jaune, bleu … mais c’est la tombe d’un enfant, d’un ado, j’ai pas envie d’avoir du béton, j’ai pas envie d’avoir du granit, du noir…», A.P), elle est accompagnée au sol, d’une boîte en fer destinée à recevoir les mots et textes des copains (fig.46). A.P souhaitait que ce lieu devienne un lieu de dialogue avec les adolescents : « au départ on écrivait des mots dessus, pour moi il était important ... moi j’avais mis des textes, j’écrivais des textes « brille mon soleil, brille toujours, maman t’adore je t’aime », et je voulais, parce que c’était encore du béton, et je voulais que les enfants puissent et comme je pense qu’il y avait une retenue, qu’ils avaient d’autres choses à dire, vous y trouverez une boîte aux lettres au pied de la tombe donc avec plein de petits mots. Donc cette boîte aux lettres a permis aussi indirectement, de communiquer avec cette pudeur parce que pour moi mettre des mots «  je t’aime Geoffrey » sur la tombe c’était OK, s’ils avaient envie d’écrire au marqueur c’était pas un problème, ça s’effaçait on réécrivait par-dessus, mais je pense qu’il y avait une pudeur ».

Ce que pense A.P est confirmé par une des copines de Geoffrey (S.F, 16 ans) qui nous dit aller au cimetière « mais pas assez souvent malheureusement, je m’en veux de ne pas y aller plus ». Par contre, même si elle n’était pas très proche de lui, elle a pris l’initiative de créer un blog en son hommage53 (« ce qui lui est arrivé m’a beaucoup touché et attristé car j’ai perdu mon cousin de la même façon »).

Cet espace virtuel est un lieu où les copains, ainsi que la mère, se sont exprimés régulièrement pendant un an (beaucoup moins maintenant). Les articles et commentaires prennent diverses formes : il s’agit la plupart du temps de photos prises par des amis ou des photomontages, et de très nombreux poèmes ; les commentaires s’adressent directement à Geoffrey, et sont en général écrits par des proches qui l’ont connu. C’est dans ce but que S.F l’a crée : « pour que toutes les personnes qui le connaissaient puissent s’exprimer, exprimer leur douleur, leur peine ». Il arrive aussi que des « étrangers » laissent des messages de soutien aux personnes touchées par ce deuil.

Après les trois espaces déjà repérés, nous pouvons en rajouter un quatrième : l’espace virtuel d’Internet. Comme le raconte S.F, le blog qu’elle a créé est devenu « un peu comme leur journal intime ; sa maman surtout y va souvent pour parler à son fils et lui dire tout ce qu’elle voudrait lui dire en face. Elle laisse des commentaires aussi pour soutenir ses amis proches, qui supportent mal la perte de Geoffrey ».

Parmi les cas étudiés ici, des blogs similaires ont été mis en ligne. Ainsi, il en existe un en l’hommage à Fanny54 réalisé par un copain d’école, et un autre en l’hommage à Marilou55, également fait par une amie d’école. Cependant, ils ne remplissent pas tout à fait la même fonction que celui pour Geoffrey. En effet, même s’ils sont aussi composés d’articles et de commentaires d’hommages (poèmes, photographies, souvenirs, adresses directes au défunt…), écrits par la famille et les amis, ils visent également à la sensibilisation des jeunes. Ils sont davantage axés sur l’insécurité routière, les dangers de la drogue et de l’alcool. Ils donnent parfois lieu dans les commentaires à des mini-forums de discussion.

Même si ce phénomène contemporain est un objet d’étude en soit, il est intéressant pour mon sujet, de s’arrêter un peu sur ces blogs qui deviennent des nouveaux lieux d’hommage (ou les délocalisent), mais aussi d’élargir le champ de la réflexion au lien qu’entretient Internet avec la mort. En effet, plusieurs sites, comme ceux évoqués, ont été consultés au cours de cette recherche. Il peut s’agir d’hommage à des enfants décédés à la suite d’accidents de la route56, de maladie, etc., et ils présentent un profil identique. Souvent issus d’initiatives d’adolescents, qui trouvent là un espace où ils peuvent exprimer de façon spontanée, et publiquement, leurs sentiments et émotions face à la perte d’un ami, tout en restant anonymes (Hanus 1998 ; Marcelli 1998), ils se trouvent être de plus en plus souvent créés à l’initiative des parents57.

Si aux États-Unis, plusieurs sites58 permettent de créer des mémorials virtuels, spécifiques aux victimes d’accidents de la route, en France, ce genre de services commence à se mettre en place59. Par ailleurs, il existe plusieurs « cimetières virtuels » qui offrent la possibilité de créer et d’entretenir une tombe virtuelle60 (avec photographies, textes, et mêmes poses de bouquets en images, fleurs payantes et éphémères car « au bout de 7 jours elles faneront et disparaîtront »).

Lieu d’accident, lieu où repose le corps et lieu de l’hommage se trouvent alors de plus en plus éclatés dans l’espace. Cela ne veut pas dire, comme nous le voyons, qu’il y a remplacement de l’un par l’autre, mais plutôt qu’il y a diversification et rajout. Autrement dit, tous ces sites ne se mettent pas en place « contre », « à la place de » mais bien « en plus de ». Cela démontre la centralité et la complexité des lieux du souvenir.

En ce qui concerne l’identité des poseurs, je me suis penchée sur un à priori qui, laissant penser à une pratique très sexualisée, l’attribue uniquement aux femmes (mères, grands-mères, amies, épouses, etc.). Cela s’est partiellement révélé exact dans la plupart des cas : ce sont les mamans de Fanny, Christian, Géraldine et Geoffrey qui vont choisir, acheter et poser les fleurs. Comme le dit F. Faeta (1993) : « La femme socialise l’image du disparu et sa relation avec lui ; l’homme la cache, l’intériorise pour la réserver à des rapports étroits ». Ainsi, les pères, en prenant d’autres biais, s’impliquent également dans la fabrication ou l’entretien de la borne. Ainsi, le père de Mikaël, étant donné la maladie de sa femme, a construit la plaque et l’a posée. Il y porte également parfois des fleurs du jardin, mais il fleurit régulièrement ses petits autels domestiques. Le père d’Albin s’occupe généralement de l’achat et de l’entretien des fleurs posées au pied de la silhouette (et au cimetière). Philippe Poinsot a construit le panneau en l’hommage à Marilou, et enfin le père de Geoffrey est très attaché à l’entretien des trois cyprès.

La question de l’intention et du « pourquoi ? » n’est pas celle qui m’a principalement occupé au cours de l’étude. En effet, elle est dangereuse à manipuler entraînant immédiatement dans son sillage une autre interrogation, celle du « pour qui ? », qui nous semble être une impasse, étant donné la complexité de ce qui est vécu intérieurement par les gens lors d’un tel drame. Il est impossible qu’une telle question puisse être satisfaite par une réponse claire et tranchée. Cependant, au fur et à mesure des observations, des différences sont apparues entre les bornes, m’incitant à penser que l’intention sous-jacente à la pose n’était pas toujours identique, ou du moins, que certains avaient la volonté d’afficher plus nettement un autre discours que le simple souvenir.

Dans le discours habituellement développé autour de ces mémorials, il est souvent convenu qu’ils sont posés pour les autres, qu’il s’agit d’une alerte aux conducteurs : « il s’agit de rendre cette mort un peu moins absurde, moins inutile, en rappelant aux autres automobilistes l’extrême danger qui les menace » (Dibie 2006 : 80). Or, au cours des entretiens j’ai constaté que bien souvent, il est impossible de démêler ce qui se passe. Pourtant, même si l’attitude ne diffère pas énormément de celle liée à la tombe, le fait de marquer précisément le lieu de la mort parle bien de quelque chose d’autre. En effet, il me semble qu’une différence existe dans la façon dont les autres (ceux qui le veulent ou le peuvent) sont « convoqués » à cet endroit. L’intention est soit d’agir sur les automobilistes afin qu’ils changent leur comportement, les alerter alors sur un autre plan, celui de leur responsabilité en tant que conducteurs ; soit de réclamer l’attention et la compassion des autres, en tant qu’êtres humains, de les interpeller sur la fragilité de la vie, sur la mort violente, prématurée et d’avoir une pensée pour la personne décédée et ses proches. « Pour moi c’est l’expression du deuil, pas pour avertir les gens » (C .R) ; « C’est complètement personnel. Oui, c’est le souvenir » (C.H).

Pour la mère de Christian, ainsi que pour celle de Geoffrey, il est important que la communauté qui les environne n’oublie pas leur enfant, mais elles n’instillent pas d’autre message dans ce lieu : « Aussi oui, je le fais pour les autres, je voudrais pas qu’on l’oublie » (B.N) ; « non, non, moi c’est pas du tout ma démarche, la prévention moi je la vis tous les jours avec les amis de mon fils qui ont tous des scooters, des trucs comme ça, je communique avec eux, tandis que je mets des fleurs pour penser à mon fils pour dire « mon fils, je suis là, je suis toujours avec toi » mais aussi pour dire « voilà, pensez à Geoffrey » … enfin, moi je dis que c’est public, c’est le seul endroit, c’est très égoïste peut-être et justement c’est torturer les gens autour de moi, je n’en sais rien, je ne le fais pas dans cette démarche là, moi c’est le seul endroit où je peux dire « voilà, n’importe qui passe et va avoir une pensée pour mon fils » (A.P).

En dehors des parents de Donatien qui n’ont pas posé de borne, estimant que cela ne les réconforte pas et que, de plus, ça n’a aucun impact sur les autres, trois des informateurs ont eu une attitude différente et leur borne s’en ressent dans leur aspect matériel. On peut remarquer qu’elles portent toutes soit une photo, soit le prénom de l’enfant disparu, les dates de vie et de mort, ou encore l’âge au moment du décès. Il existe donc un lien entre anonymat/identité et rapport aux autres.

Pour les parents de Marilou, par exemple, le panneau vise clairement à alerter les autres61 et s’inscrit dans une démarche engagée. Assez médiatisé62, il a été un des supports visibles de leur lutte car c’est un monument qui a marqué les esprits : « cela a été je pense notre premier mouvement de révolte et nous souhaitions aussi alerter les automobilistes qui passent régulièrement sur cette route, nous souhaitions aussi, je pense, faire partager notre révolte et notre détresse » (N. Poinsot).

Le père de Mikaël explique ainsi la pose de la plaque, ainsi que l’importance qu’il accorde à la visibilité de son monument : « cette plaque en même temps ça rappelle l’endroit où Mikaël a quitté ce monde, et puis en même temps c’est pour interpeller le chauffeur du véhicule, son patron qui en a été aussi pour quelque chose dans la façon dont a été rédigé le PV et puis en même temps pour que les gens s’interrogent, qu’ils fassent attention, que sur la route, le danger est constant. En fait je l’ai peut-être pas trop bien choisi parce qu’il est un peu caché par la glissière mais en fait, mais je me suis dit peut-être qu’on le voit mieux en venant de l’autre côté, mais il aurait fallu le mettre un petit peu plus loin. Je pensais la changer parce que je me suis pas rendu compte quand je l’ai placée qu’elle était cachée un peu par cette borne. Pour moi il faut que ce soit un espace ouvert à tout le monde, un espace que tout le monde doit voir, ça doit interroger les gens peut-être pas seulement sur le fait qu’on peut avoir un accident à tout moment mais sur le fait que la vie … comme on dit l’enfant qui vient de naître est aussi proche de la mort que le vieillard, donc ça interroge sur la vie en même temps donc chacun interprétera ça à sa façon. Mais ça doit poser une interrogation aux gens ».

La mère d’Albin quant à elle raconte précisément pourquoi elle a tenu à marquer le lieu de la mort de son fils, et aussi l’importance accordée à la présence du prénom sur la silhouette : « J’ai pas mis le nom pour rien, parce que je veux pas que mon fils soit mort pour rien à cet endroit là et que c’est pas anonyme, c’est pas n’importe quel je ne sais quoi qui est traîné là, c’est un être humain qui avait un prénom, qui avait une vie, qui a eu une naissance qui a eu une mort qui s’est arrêté là et que je veux que les gens ne l’oublient jamais, parce qu’un bouquet de fleurs vous allez y passer et puis oui on va voir les fleurs… mais le fait de ce prénom et de cet âge, les gens vont avancer un petit peu dans le temps et à chaque fois qu’ils passent … écoutez 3 ans après, puisque ça fait 3 ans qu’elle est posée, on m’en parle encore quand je fais des interventions, quand je croise des gens qui me disent « vous avez bien fait de mettre cette silhouette avec le nom parce qu’à chaque fois que je passe je pense à Albin». Voilà, c’est évocateur malgré tout parce que les gens oublient, faut pas rêver, ça rentre dans le quotidien, ben c’est la vie c’est comme ça, mais ceux qui passent très souvent devant ils ont toujours une petite pensée pour Albin, ça c’est quelque chose que je voulais ».

Ainsi, subir un tel drame, n’incite pas nécessairement les gens à s’engager dans une cause visant à la prévention de l’insécurité routière. A contrario, poser un bouquet ou une borne ne fait pas systématiquement partie, pour ceux qui sont impliqués dans une association, d’une démarche militante. Ainsi trois informateurs sur huit ont posé une borne dans cet esprit, les deux autres non. Pour ces derniers, leur action se concrétise autrement et ailleurs, en prenant notamment la forme d’interventions dans le milieu scolaire.

Je me suis également étonnée de voir, qu’il n’y avait pas plus de dialogues et de débats autour de la pose de ces monuments à l’intérieur même des associations. Est-ce le respect de la vie privée des autres, et de leur possibilité d’exprimer leur chagrin comme ils le souhaitent, qui fait que la discussion ne puisse avoir lieu ? Ainsi, je n’ai pu appuyer mon analyse sur aucun rapport écrit faisant état de ces pratiques (que ce soit au niveau des associations, des Préfectures, des DDE).

Au niveau associatif, la LCVR et l’association Marilou sont les seules à aborder explicitement cette question. La première préconise, sur son site, la pose de bouquet comme un type d’action possible63, et tient une revue de presse où figurent ces questions de mémorials de bords de route. Philippe Poinsot, quant à lui, mentionne dans son livre, parmi les objectifs de l’association Marilou, le fait de « œuvrer pour obtenir les autorisations officielles nécessaires au balisage des lieux précis d’accidents, et où s’est produit un drame semblable à celui de Marilou » (Poinsot, 2004 : 142).

Les opérations silhouettes noires, sont des opérations ponctuelles, réalisées dans les départements, selon décision des préfectures, et en partenariat avec la collectivité gestionnaire de la route (DDE)64. Elles consistent à mettre en place sur certaines routes des départements, à chaque accident mortel relevé depuis une durée déterminée, des silhouettes représentant les personnes ayant perdu la vie dans ces accidents.

En ce qui concerne le département des Alpes-de-Haute-Provence, deux opérations silhouettes ont été mises en place, successivement en 2002 et 2003 : « Nous, on a fait une action, il y a déjà quelques années, c’était une action avec des silhouettes, on avait mis des silhouettes à des endroits où il y avait eu des tués, donc des accidents mortels, c’est vrai que ça a fait réagir les familles des victimes et on les a enlevées. Alors que dans d’autres départements la même opération s’est déroulée sans aucun encombre. On a essayé de reconduire l’opération deux fois, la première fois on l’a mise sur des grands axes circulés, donc dans des lieux, on a répertorié dans une base tous les accidents qui sont mortels ou pas. Donc on avait fait quelques axes à l’époque, je crois que c’était un bout de la RN96, de la RN85, on avait un panneau d’information en entrée de zone qui indiquait combien il y avait eu de morts, dans quelle période etc., et ce que représentait une silhouette, donc et après on avait mis une silhouette aux endroits où il y avait eu des …. La deuxième année, pour respecter les familles des victimes, on les a mises sur des giratoires, c’est-à-dire qu’on a mis une flopée de silhouettes sur un giratoire, c’était notamment le cas au giratoire à proximité d’un centre commercial. On essaie de froisser personne, quand on les a mis dans les ronds-points ça n’a pas du tout amené le même genre de réactions. On n’a pas envisagé de refaire une opération silhouette sur les lieux d’accidents. On les a mise et enlevées à une vitesse telle que je pense que ça a refroidit beaucoup de monde.» (P.E, DDE).

Les silhouettes procèdent d’une démarche différente de celle des bouquets : elles font partie d’une politique de prévention routière étatique, et visent à choquer les automobilistes afin de changer durablement leur comportement. Elles sont fabriquées et posées par des agents de l’Équipement et surtout, elles sont toutes semblables : une silhouette humaine peinte en noire, avec un zébrage rouge au niveau de la tête.

L.L (Prévention Routière des AHP) fait un constat lucide, et établit un parallèle intéressant entre silhouettes noires et bouquets : « Dans la silhouette noire il n’y a pas de sensibilité, la silhouette est froide, elle est impersonnelle, on utilise le lieu de l’accident à des fins, pour faire passer un message mais l’accidenté lui-même, le décédé, on s’en moque quelque part, l’essentiel c’est le message, on fait passer, c’est froid, alors que les fleurs, les nounours, etc., c’est le souvenir, c’est filial, il y a derrière de la souffrance terrible contrairement à la silhouette, je crois que la grande différence entre l’un et l’autre, voilà une silhouette vous y allez vous la coupez, ce qui a été un peu fait ici d’ailleurs, hormis faire un tollé, bon voilà, des fleurs, vous les brûlez, vous les jetez, vous les cassez, c’est insupportable, ça n’aura pas du tout le même impact, c’est totalement différent si on a la fleur, si on a le nounours, si on a la bougie, on a quelqu’un derrière, on a une famille de vivants derrière, on a des gens en pleurs derrière et on a un mort qui s’appelle, qui était beau, gentil, sympathique, intelligent, valeureux… derrière une silhouette on a rien, on a un service départemental, on un numéro de téléphone, on a même personne puisque la personne qui a mis en place, ou qui a fait mettre en place la silhouette ça fait 3-4 ans qu’elle est toujours là et si ça se trouve vous voulez savoir qui, ce n’est plus la même personne qui est en charge du service, c’est l’administration ».

J’ai posé à tous mes informateurs une question sur la possibilité qu’une silhouette noire soit posée à l’emplacement de la mort de leur enfant. Les réponses sont diverses et parlent, en négatif, du rapport au bouquet qui leur paraît complètement différent (fig.47). Je remarque cependant que cette idée provoque toujours une réaction très forte. Les arguments avancés pour l’acceptation concernent bien évidemment l’impact sur la sécurité routière, mais cela nécessiterait quelques aménagements. Un compromis intérieur pour réduire la douleur provoquée (« Moi ça me ferait mal mais je les ferai pas enlever parce que j’estime qu’il faut rappeler aux gens un peu ce qui se passe », B.N) ; un emplacement à proximité, mais qui laisse voir le mémorial mis en place par les proches (« moi si ça interroge les gens et si ça leur montre qu’il faut quand même être prudent, je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’il y ait… à condition qu’on la place pas juste devant, qu’on cache pas la plaque », M.C) ; enfin, une présentation différente et une limite dans le temps pour les parents de Geoffrey dont je retranscris entièrement le débat instauré entre eux, suite à cette question : « J.P : alors moi ça me pèserait beaucoup parce que ça ferait entrer Geoffrey uniquement dans un monde de statistiques, de chiffres, mais quand je conduis et que je vois les silhouettes noires, d’abord je pense à Geoffrey et ensuite, et surtout avant l’accident, ça me fait réfléchir sur la dangerosité du lieu donc si ça peut servir donc oui, j’accepterais mais… ça me serait difficile, ça me serait difficile

A.P : moi, j’y ai pensé, mais pour moi il est évident que la silhouette noire deviendrait Geoffrey en photo, la silhouette noire il faudrait que ce soit Geoffrey, voilà une photo de Geoffrey agrandie, pas noire, mais Geoffrey oui, ça pourrait être encore plus violent… imaginez une photo de mon fils plantée là à l’endroit de l’accident …

J.P : non mais c’est pas possible, tu le comprends bien, la silhouette est là à titre préventif mais est-ce que à titre préventif tu mettrais une silhouette noire, si l’endroit est dangereux ? Pour prévenir les accidents, tu mets pas une silhouette noire pour le souvenir !

A.P : non moi je le vois pas comme ça !

J.P : bon moi je le ferai avec difficultés mais je dirai oui, s’il le fallait oui … mais … pas durablement, pas éternellement. Mais c’est très bien ça moi je trouve, pour l’automobiliste, pas pour celui qui a perdu le proche, moi je suis vraiment partisan de ce genre de démarche ».

Seul le père de Géraldine ne fait pas de distinction entre silhouette noire et bouquet. Pour lui, tous ces signes se valent au niveau de l’impact sur une personne concernée : « oui, tous les signes … Mais vous imaginez quand vous êtes concerné, aller travailler, tous les jours, 4 fois par jour, et puis rencontrer 10 figurines comme ça, c'est atroce, c'est atroce... dans votre vie la perte d'une enfant c'est quelque chose d'irréparable, on y pense toute sa vie et la réflexion de l'individu c'est ma réflexion mais qu'elle soit imposée par une autorité qui s'est presque donnée bonne conscience... » (C.H). La vision de ces signes le poursuit d’ailleurs, bien évidemment en France (où il fait parfois des détours pour ne pas les croiser : « je me souviens une année on est rentrés de vacances, on était en Normandie, on est passé par le Jura voir une connaissance, et il y a une route qui arrive près de Bourg-en-Bresse et il y avait de figurines de partout à tel point que je me suis détourné, j'ai fait un tour par Aix-les-Bains pour éviter d'être sur cette route et une fois on était aussi, on allait voir la Dune du Pilat, on venait de Niort, ben y'avait une route je suis sorti, il y avait 10-20 figurines, je vous dit c'est un chemin de croix, c'est plus une balade ! ») mais également lors de ses voyages à l’étranger. Ce fut particulièrement le cas en Grèce65 : « le port jusqu’à Olympie, il y a 36 kilomètres, il y a pas 500 m… ils font des petites maisons, c’est affreux, affreux… alors le guide expliquait ça dans le car, il expliquait pourquoi il y avait de part et d’autre ces petites maisons, pour des accidents. Ah … j’ai jamais vu une route … à droite et à gauche, je sais pas …. J’en ai vu une centaine sur 36 km…».

D’autres n’accepteraient pas, mais reconnaissent l’importance de l’impact sur les conducteurs (c’est le cas de Nadine Poinsot et de R.A). Enfin, ce qui me semble surtout intéressant dans ce parallèle réalisé avec les silhouettes noires, c’est l’argument principal souvent donné pour justifier le refus de ces silhouettes : celui de l’impersonnalité et de l’anonymat66 (« Je n'accepterai pas une silhouette à l'endroit où est morte Fanny, c'est trop anonyme », C.R ; « Je n’aime pas du tout les silhouettes noires, je les trouve trop anonymes », N. Poinsot). Pourtant, qu’est-ce qui ressemble plus à un bouquet de roses, qu’un autre bouquet de roses, et qu’est-ce que ce bouquet dit de l’identité du défunt ? Dans la plupart des cas observés, les bouquets sont souvent semblables et ne portent pas de signes apparents d’identification du défunt : ils sont objectivement autant anonymes que des silhouettes. Cette question de l’identité67 m’a beaucoup interrogée et m’est apparue comme centrale dans l’étude de ces mémorials.

Ainsi, je proposerai cette hypothèse : en ce qui concerne les silhouettes, l’anonymat porte autant sur l’objet lui-même (sa forme - une silhouette -, sa couleur noire, le fait qu’elle ne porte aucune mention sur l’identité du défunt), que sur la main qui le pose. L’identité dont se charge la borne se niche dans le geste réalisé par une personne précise, dans l’action, et non uniquement dans l’objet lui-même. Bien entendu ces bouquets et ces bornes ne sont pas composés n’importe comment (ils expriment la singularité d’un lien avec le défunt), mais nous nous situons là sur un plan bien plus immatériel qu’il n’y parait. C’est au moment de la pose que les poseurs insufflent de l’identité à cet espace, ils le « désanonyment » en affirmant la leur (celle de parent blessé).

Les questions de proximité sont donc également centrales, et prennent différentes formes. D’une part, on l’a vu, il y a la proximité géographique avec le lieu de l’accident. Celle-ci joue un rôle important dans l’impact du bouquet sur les proches concernés, mais également sur les « autres », ceux de la communauté environnante. Les personnes issues d’un même cercle de sociabilité seront très touchées par un bouquet qui ne reste pas anonyme à leurs yeux, étant donné qu’ils ont « connu » le défunt ou ses parents. Ce décès, en frappant une collectivité, bouleverse alors tout un ordre social.

De plus, il n’est pas nécessairement besoin que le lieu tragique soit marqué pour que les gens du « coin » aient une pensée pour le défunt : « un peu plus loin, il y a un pont, il y a des jeunes qui se sont tués, les jeunes montaient avec moi, je suis un fervent supporter de Saint-Étienne au football, ils montaient avec moi à Saint-Étienne, et bien quand je passe là, je pense à.. c'est S. que je vois. J'ai vu beaucoup d'accidents mortels ici, même s'il y a pas de  bouquets, je passe sur le pont, il y a un couple qui était en voyage de noces qui s'est tué qui est rentré dans un camion à l'entrée du pont, chaque fois que je passe, il y a 30 ans que ça s'est produit, je pense à eux » (C.H).

Une autre proximité est douloureuse : il s’agit de celle qui peut (ou a pu) exister avec le responsable du décès et sa famille. Cette mort frappe et concerne alors une communauté dans son entier, et cela a été évoqué par plusieurs de nos informatrices. Ainsi, la mère de Christian croise encore dans son village le jeune homme (et sa mère), alors ami de son fils, et responsable de l’accident. Idem pour la mère de Donatien : « On habitait dans la même cité, il était à l’école avec J., j’ai des photos de lui, j’ai tout, je connais ses parents, sa mère habite deux maisons à côté de ma mère, quand je vais chez ma mère je la vois tout le temps, et la plus gênée c’est moi, c’est pas elle, hein… ouais, il faut vivre avec, il faut apprendre à vivre avec ça, puis le jour où il va sortir, c’est ça le plus dur » ou encore pour celle d’Albin « à un moment donné il a été en classe avec mes enfants oui, dans le même établissement scolaire effectivement oui ».

Ensuite, c’est également une autre forme de proximité, celle de la douleur ressentie à la suite de la perte brutale d’un être cher, qui crée des liens entre les gens. Ce drame vécu amène des personnes qui ne se « connaissaient » pas, mais vivant dans un même environnement social, à se rencontrer et à se parler. Ils ne sont alors plus des « étrangers » étant donné qu’ils ont vécu et ressenti la même souffrance. Ainsi R.A raconte « il y a une autre dame qui a perdu sa fille il y a une vingtaine d’années, y’a tout qu’est remonté, elle l’a perdue le 14 août et c’est quelqu’un que j’avais connu il y a 25 ans peut-être et puis cette dame m’a écrit et depuis ben de temps en temps on boit l’apéritif chez l’un, chez l’autre, il y a un petit contact qui s’est noué ». B.N nous a également fait part de liens avec des personnes ayant vécu le même drame68 (« avec moi elle en a parlé parce qu’elle sait ce qui m’est arrivé »), ou de parents ayant perdu un enfant de maladie qui sont venus lui en parler spontanément. Enfin, celle entretenue avec le défunt, que je vais détailler de manière plus précise, et qui touche en particulier aux cendres, autels, chambres, odeurs, photos sur soi, dans la voiture, au boulot....

Je me suis particulièrement penchée, dans cette étude, sur le choix des fleurs qui sont intégrées dans les bornes, les autels et sur les tombes. Le rapport entre la mort et le végétal, nous allons voir qu’il ne s’agit pas uniquement de fleurs coupées ou en pots, me semble en effet très riche, et relativement peu creusé. Comment se fait-il que l’objet choisi pour panser symboliquement la blessure de la perte, et pour évoquer le souvenir soit issu du monde végétal69?

Là encore, suite à mes observations, j’avais émis l’hypothèse que des choix très spécifiques étaient faits au niveau des bouquets. Des choix symboliques, qui se portent sur certains types de fleurs savamment choisis, un chiffre fétiche, des couleurs précises (Pastoureau 2004), etc. Je pensais donc rencontrer toute une symbolique des fleurs en action, en lien avec l’événement commémoré, c’est-à-dire une symbolique funéraire. J’ai donc récolté des éléments sur la mise en œuvre pratique d’une telle symbolique, qui est, et c’est là une spécificité de ces bornes, davantage orientée vers la personnalité du défunt. Ce sont le goût du défunt (donc la personne remémoré en tant que « être vivant »), et celui des survivants, qui se combinent alors et se mélangent.

Par ailleurs, je me suis attachée à des subtilités d’un autre type, notamment sur la relation fleurs naturelles/fleurs artificielles70, sur les questions d’esthétique, sur l’évolution du rapport contemporain aux bouquets funéraires, tout cela sans oublier des critères très pragmatiques, que nous allons exposer ci-après.

Ainsi, plusieurs informateurs m’ont fait part des choix végétaux qu’ils opèrent, et des raisons qui les guident. En ce qui concerne les couleurs et les types de fleurs, la mère de Fanny ne pose pas n’importe quels bouquets : « je mets toujours des fleurs fraîches, et des roses parce que c'étaient les fleurs préférées de Fanny. Et des jaunes, si je peux, parce que c'était une couleur qu'elle aimait beaucoup ». Nadine Poinsot évoque une pratique identique : « Je choisis les fleurs aux couleurs préférées de ma Fille, mauve… et jaune pour éclairer ». Pareil pour le père de Mikaël et la mère de Donatien (au cimetière) : « Il y a des fleurs bleues en particulier parce que bon, Mikaël aimait beaucoup le bleu71. Sinon pas de choix particulier pour les types de fleurs » (M.C) ; « Je les prends surtout dans le mauve parce que c’était une couleur qui lui plaisait, mauve, blanc mais j’aime pas trop les couleurs criardes donc c’est peut-être aussi… et puis après on arrange plutôt à nôtre goût quoi » (R.A).

Les mères de Christian et de Geoffrey sont les rares à faire référence au blanc, couleur traditionnelle de l’innocence et de l’enfance. Sur le terrain, quelques bouquets de roses blanches ont été observés, mais ils ne sont pas majoritaires (fig.48) : « …pour les anniversaires, ça dépend, des fleurs fraîches souvent, que j’achète chez le fleuriste, souvent des blanches, voilà… j’aime pas mettre de la couleur, parce que des jeunes, c’est blanc ou rose… » (B.N) ; « En général, pour le bouquet anniversaire, c’est le nombre de mois, en blanc et en rouge, la passion et l’enfant, voilà, roses rouges et roses blanches, mais bon vous constaterez que là malheureusement parfois au village c’est pas le cas, elle a pas toujours ce qu’il faut, là ce mois-ci ça a été roses rouges et roses orangées…et après tout le long du mois c’est spontané, comme ça vient, de toutes les couleurs, j’aime bien la couleur, j’aime pas trop en ce moment l’orangé, le jaune, j’aime beaucoup le bleu, le rouge» (A.P).

La symbolique des chiffres, nous le voyons, est aussi partie prenante de ces bornes. Les bouquets peuvent comporter autant de fleurs que l’âge du défunt au moment de sa mort (« je sais que le lendemain de l’accident il y a des gens qui ont mis des bouquets de 16 roses, comme elle avait 16 ans » (C.R) ; « Comme elle est partie l'année de ses 20 ans, la date de l'accident et pour son anniversaire, on lui met 20 roses, toujours 20 roses », (C.H), que le nombre de mois depuis le décès (cas de la maman de Geoffrey).

Un entretien auprès d’une fleuriste a confirmé quelques unes de mes observations. En effet, les bouquets de bords de route, qu’ils soient frais ou artificiels :

Bien entendu, les fleurs les plus répandues restent la rose (en bouton, ouverte, parsemée de gouttes d’eau, etc.) et le lys. Mais l’on voit apparaître d’autres sortes de fleurs. Parmi celles que j’ai pu identifier : tournesols, bleuets, gerberas, chrysanthèmes (plus « décoratifs » que ceux de la Toussaint), tulipes, renoncules, iris, jonquilles, arums, pensées, cyclamens, frésias, asters, pivoines, œillets, anémones, œnothères, glycines, hibiscus, fleurs de paradis, orchidées, dahlias, marguerites, etc.

A cela plusieurs raisons : d’une part, pour ce qui est des fleurs artificielles, elles sont de mieux en mieux imitées et l’offre s’est extrêmement diversifiée (fig.50), d’autre part les bouquets funéraires ne doivent plus, dans leur aspect, évoquer la tristesse. « Oui il y a un truc qui a changé, l’élaboration des bouquets a tout à fait changé, on en est plus aux couronnes et aux choses en croix, on en est dans des choses, des paniers fleuris, des brassées de fleurs autant que pour un mariage72. Ça peut être du champêtre, ça peut être du classique donc toutes sortes de fleurs, et puis du jaune et de l’orange parce que ce sont des couleurs lumineuses, donc gaies, on va pas rester dans du rouge ou dans …d’ailleurs il faut surtout justement que ce soit quelque chose de rayonnant, non pas triste » (S.D, fleuriste). Enfin, rares sont les personnes qui ont connaissance des fleurs et de leur langage73, ou qui se réfèrent à une quelconque tradition en matière de végétal : « il y a une fleur qui reste symbolique c’est la rose, la rouge, c’est tout, mais autrement c’est pas comme dans le temps où il y avait donc une symbolique pour les fleurs, alors que maintenant on en tient plus compte » (S.D)74.

Ensuite, des questions très pratiques entrent également en jeu dans le choix des plantes. La première tombe sous le sens, c’est la présence de fleurs et plantes de saison (ex : euphorbes milii ou « couronnes d’épines », cyclamens, bruyères, géraniums, lampranthus –fig.51 et fig.52) : « Je prends les fleurs qu’il y a dans la saison. Suivant l’humeur, j’achète un bouquet, je vois un joli bouquet ben je le prends, c’est comme ça à l’envie » (R .A). Par conséquent, il peut parfois être difficile d’appliquer une symbolique personnelle. C’est le cas pour A.P, lorsqu’elle ne peut avoir ses roses en hiver, ou bien pas à la date exacte de l’anniversaire de la mort de Geoffrey (« Elle a toujours ce rite tous les 26 de mettre un bouquet de roses en rajoutant une rose à chaque fois, et quand elle l’a pas elle est pas contente, quand elle a pas pu trouver ses roses en hiver quelquefois ! Alors elle les commande et quelquefois elle les reçoit plus tard », J.P).

La seconde est celle de la résistance : on constate la présence de plantes en pots très résistantes, soit au froid, soit à la chaleur (ex : joubarbes). La mère de Christian vise elle aussi à la résistance pour les fleurs du cimetière (« Pour la Toussaint j’apporte toujours des fleurs fraîches, il y a des gens qui apportent des chrysanthèmes, mais nous autres en principe on met des fleurs qui y a à ce moment là, je sais plus comment ça s’appelle, des sortes de marguerites là… ou des lys parce que ça tient bien »).

La problématique de l’entretien est donc plus complexe qu’il n’y paraît et prend une place relativement importante. Elle est liée à la disponibilité des proches, au climat de la région où ils vivent, mais également à ce qu’ils peuvent accepter mentalement quant à la dégradation des fleurs et à ce qu’elle représente symboliquement. R.A parle ainsi de ses visites au cimetière : « Je mets des fleurs et je n’aime pas voir des fleurs fanées, donc je suis obligée d’aller arroser, d’enlever les fleurs et tout. Au début oui, j’y allais tous les jours, et là j’y vais le mercredi et le samedi, c’est surtout pour arroser, pour… voilà… quand il fera très chaud, s’il ne pleut pas j’irai plus souvent, c’est une question d’arrosage, mais après non je n’y vais pas tous les jours ». Dans le cas des parents d’Albin, plusieurs critères se croisent dans le choix des fleurs du cimetière et de la silhouette : « Alors en ce qui concerne l’endroit de la silhouette, comme c’est un endroit qu’est pas très facile d’accès, que nous on a un travail qui nous prend beaucoup de temps, on s’arrange pour mettre des fleurs qui résistent assez bien, donc là c’est un choix bien particulier par rapport à l’endroit, maintenant en ce qui concerne le cimetière au niveau des fleurs si vous voulez, nous on a un hôtel, c’est mon mari qui s’occupe des fleurs, c’est lui qui fleurit le cimetière c’est-à-dire qu’en général dans son choix de fleurs pour l’hôtel ce sont les mêmes et les mêmes couleurs que celles de l’hôtel. Non , on fait pas de choix de fleurs ou de couleurs particulières en fonction d’Albin, en fait c’est comme si on associait une maison je dirais ». Les fleurs semblent être ici la concrétisation d’une continuité : à la fois dans l’espace (un bout de vie privée dans le public)75, et dans la relation à leur fils (« il vit dans les mêmes fleurs que nous, comme si il était encore avec nous »).

De même, des considérations esthétiques (« embellir le lieu »), voire d’un autre ordre, entrent en jeu, et sous-tendent ces moments d’entretien. « J’en prépare dehors, après je les amène et puis quand elles sont pas belles je les enlève et puis je fais tout un trafic » (R.A) ; « Souvent quand il y a une rose fanée ou des bouquets abîmés j'enlève, je nettoie, je trouve ça mieux » (C.R) ; « Chaque fois, de plus en plus rarement, que j’y vais, j’achète des fleurs, nettoie le panneau, désherbe et… pleure » (N. Poinsot).

Au cours de mes observations et entretiens, j’ai noté que la plupart des bouquets frais étaient achetés (il arrive souvent qu’ils soient posés avec leurs emballages, sur lequel est collé le nom du magasin) soit chez des fleuristes ou dans des supermarchés : « je vais les acheter chez un fleuriste ou quand je fais mes courses au supermarché » (C.R) ; « Non là le cœur c’était … mais j’ai demandé quelque chose qui résiste alors elle m’a proposé ça puis autre chose. Je l’ai acheté pas chez le fleuriste, à côté des pompes funèbres… il vend des choses funéraires mais l’autre je l’avais acheté chez le fleuriste mais c’était plus délicat ça c’était abîmé, l’autre on me l’a prise parce que je l’ai prise chez une fleuriste et que c’était très beau, c’étaient des fleurs artificielles, au début j’en ai eu mis des fleurs fraîches puis j’ai mis ça, des fleurs fraîches, quand j’en ai j’en mets à sa photo » (B.N). J’ai aussi constaté que des bouquets composés soi-même, de fleurs cueillies dans la nature, étaient très rares. En général, il s’agit d’éléments pris sur le lieu, avec lesquels on complète la composition (ex : scabieuses, immortelles, pommes de pin, buis, fig.53).

On trouve davantage cette référence à la nature dans des contextes proches de la montagne (« Son cousin m’a donné des edelweiss, alors comme je savais pas où les mettre, je les ai mis là [dans le bureau, autour du cadre contenant les photos de Donatien], et puis il aimait beaucoup la montagne alors c’est peut-être… » (R.A) ; « On a par exemple notre ancienne femme de ménage qui se balade beaucoup en montagne et elle met toujours un vase et elle ramène toujours les premières jonquilles [sur la tombe] » (L.T).

Par contre, les fleurs qui viennent du jardin, de la maison familiale, sont davantage valorisées, notamment pour les autels domestiques : « Là c’est celles du jardin, si j’en ai, mais si j’en ai pas j’achète quelque chose. Là il y a des hortensias qui sont en train de fleurir, alors j’en coupe… » (B.N) ; « J’ai apporté du mimosa, mais le mimosa il tient pas… à chaque fois qu’il y a quelque chose qui pousse dans le jardin de nouveau je vais le porter, les rosiers c’est du jardin… » (M.C). Celui-ci a même étendu cette notion à d’autres éléments végétaux : « Je leur ai mis des cerises parce que c’est l’époque… Il y a des objets qui sont là [sur l’autel], des marrons, des noisettes, des jujubes, ça c’est un genre de pierre ponce prise en Vendée, et les immortelles parce que ça… elles viennent du Castellet » ; c’est enfin le cas de Philippe Poinsot (2004 : 151) : « j’ai planté dans notre jardin des fleurs à couper pour mettre à cet endroit, sous la photo de Marilou ». Ainsi, il est important pour les informateurs de donner de soi-même : soit son argent (en consommant), soit un bout de chez soi (en cultivant). C’est ce que relève P. Lantz (1988 : 97) : « le travail de deuil n’est pas un moment de repliement sur soi ; il est un travail sur la terre et sur ses produits où la société symbolise dans la production et la redistribution des biens l’intensité de la crise affective et sociale que représente le deuil ».

Pour ce qui est des bouquets artificiels, il est plus difficile de saisir leur origine. Même si on sent parfois, à la qualité des fleurs et de la composition, qu’ils ont été faits par des professionnels, certains laissent penser à un achat tout fait dans des magasins, sur les marchés, etc., ou encore à des compositions personnelles réalisées avec des fleurs achetées seules, choisies et posées telles quelles (fig.54).

Le rapport à l’argent se doit d’être gardé à l’esprit dans ce genre de recherche. Cependant, mort et argent faisant partie des deux plus importants tabous, il n’a pas été facile d’obtenir des informations sur la dimension économique de la mort, en particulier en ce qui concerne le culte de morts (Barrau 1992 : 168-174). Si quelques parents n’ont pas voulu aborder la question, la refusant même (« Je ne compte pas ce que je dépense non ! », N. Poinsot), d’autres l’ont évoquée. Les mères de Christian et de Geoffrey en parlent ainsi : « j’achetais des fleurs très chères, des oiseaux de paradis, des machins et puis après j’ai réalisé que c’était inutile, qu’il était plus là quoi… » (B.N), « moi je fleuris régulièrement, je dépense pratiquement 200 euros par mois, je calcule pas ça, j’en ai rien à faire, et c’est important pour moi, et puis des fleurs fraîches en plus… parce que ça c’est important, c’est la vie, il est là, c’est beau puis ça dépérit, puis je reviens, j’en remets, pour moi c’est hyper important tout ça, je fleuris autant sa tombe, autant la maison, autant l’endroit, c’est primordial…» (A.P).

Le choix de la fleur fraîche ou artificielle influe bien évidemment sur les dépenses encourues. Mettre des fleurs fraîches engage là encore les morts tout autant que les vivants. Elles « incarnent » à la fois le défunt (un être toujours vivant76), ainsi que le lien que les survivants veulent garder avec lui. Celles-ci en nécessitant, nous l’avons vu, un minimum d’entretien, réclament une certaine régularité dans la présence. L’idée, ou la croyance, que les plantes sont imprégnées de l’âme des défunts, nous a été exprimée par la mère d’Albin (« mon mari est allé au cimetière l’autre jour parce que j’avais un client qui m’avait offert un mini rosier et qui est devenu super dans son petit pot et tout et j’avais dit » ce serait bien d’aller le mettre au cimetière » parce qu’il a l’air magnifique et on l’a mis au cimetière et il pousse, il pousse, il est splendide et il y a deux jours il est redescendu avec en me disant « tiens c’est ton fils qui t’offre la fleur » alors je l’ai mise dans mon bureau à côté de toutes les photos »), et encore plus clairement par le père de Geoffrey (« ce que je constate c’est que son arbre grandit plus vite que les nôtres …c’est étrange hein ? Et c’est A. qui va le plus mal en tant que cyprès, moi je suis pas trop mal et lui est en pleine forme ! »). Il admet cependant que le « cyprès Geoffrey » est davantage arrosé que les autres, ceci expliquant peut-être cela… (« En été je les arrose tous les jours, tous les jours…absolument tous les jours je pars avec mes 25l d’eau dans un jerricane et je les arrose… c’est vrai qu’il y a un petit cérémonial également dans la manière d’arroser les arbres, l’arbre de Geoffrey a un traitement un petit peu de faveur. Il faut commencer par Geoffrey, le laisser boire, puis arroser les autres et finir par Geoffrey, voyez, j’appelle Geoffrey l’arbre ! », J.P).

Pour autant, le rapport à la fleur artificielle n’est pas non plus dénué de complexité. Dans un tel contexte funéraire, elle est généralement assez mal considérée : « il n’y a pas de fleurs artificielles, ça j’aime pas » (R.A) ; « Mais c'est vrai que là j'étais en train de me dire qu'à l'endroit de l'accident j'allais mettre un beau bouquet de fleurs artificielles… Le fait que ce soit artificiel ça me gêne un peu, chaipas pourquoi mais ... » (C.R) ; « Je déteste les fleurs artificielles, elles me font penser aux cimetières » (N. Poinsot) ; « Non alors nous on met jamais de fleurs artificielles » (L.T) ; « Je supporte pas les fleurs artificielles… l’artifice non, non, il fallait que ce soit vivant » (A.P). Et il faut parfois faire des compromis lorsque d’autres personnes en posent, en particulier sur les tombes77 : « il y a eu 2 bouquets de fleurs artificielles qui ont été mis, on les a laissé parce que c'étaient des jolies fleurs artificielles, parce qu'il y en a qui sont vraiment pas terribles » (C.R) ; « il y a juste au cimetière, il y a des fleurs artificielles, il y a un bouquet mais c’est un copain à eux qui est slovaque et chez eux apparemment c’est la tradition de ces fleurs comme ça, donc on les a toujours laissées par respect pour lui » (L.T) ; « vous verrez au tombeau il y a des fleurs artificielles maintenant mais parce qu’elles ont été apportées par les enfants, et je les laisse parce que ce sont les enfants qui les ont portées, sinon je n’en veux pas » (A.P).

La mère de Christian, et le père de Mikaël, ont quant à eux finalement eu recours aux fleurs artificielles, même si les bornes étaient marquées au départ par des bouquets frais. Ils ont agi ainsi pour des raisons pratiques de résistance et d’éloignement. « J’en avais mis un très beau qu’on m’a pris et après j’ai pris celui-là que j’estime moins … parce que c’était une couronne très jolie, très… celui-là ça fait quelques temps, il résiste, il doit y avoir peut-être trois ans que je l’ai mis… Non là le cœur c’était… mais j’ai demandé quelque chose qui résiste alors elle m’a proposé ça » (B.N) ; « On avait mis des roses fraîches, au début on avait mis des fleurs fraîches, autrement c’est des fleurs artificielles parce que il y a que ça qui tient… » (M.C).

Il est donc demandé à la plante artificielle d’être aussi « jolie » que la fraîche (cela ne veut d’ailleurs pas forcément dire « ressemblante »), mais surtout plus résistante. Elle pallie ainsi aux manques des fleurs naturelles, et donc peut-être aussi aux éventuelles déficiences des survivants ? Je remarquerai, enfin, qu’une seule fleur en céramique, représentative des cimetières et du monde funéraire, a été observée en bord de route (fig.55). Véritables incarnations de la mort, non seulement elles ne semblent plus correspondre aux goûts contemporains, mais en plus, elles ne franchissent jamais les portes du cimetière.

Contrairement aux fleurs fraîches et artificielles, celles-ci sont extrêmement connotées, et ne peuvent être utilisées que pour une seule occasion. Ce manque de polysémie a peut-être contribué au fait qu’elles ne soient jamais placées en bord de route (leur présence y est même « incongrue »), où l’on commence bien à percevoir que la teneur du message diffusé n’est pas « ici la Mort a frappé », mais « ici un individu précis est mort ».

J’évoque enfin rapidement la question d’une autre catégorie de fleurs : les fleurs et bouquets virtuels. Comme nous l’avons vu précédemment dans le chapitre sur les relations qu’entretiennent la mort et Internet, je mentionnerai uniquement le « bouquet d’amour » virtuel offert par la mère de Fanny à sa fille (fig.12), car c’est parmi les cas étudiés, le seul exemple que j’ai de remplacement d’un objet réel localisé sur le lieu de l’accident, par un objet virtuel sur un espace virtuel personnel. Voilà ce qu’elle dit dans son post de juillet 2006 : « Le 10 de ce mois comme celui du mois d'avant je ne suis pas allé déposer de fleurs sur le lieux de l'accident, j'ai décidé de ne plus le faire. Pourtant c'est là-bas que ta vie s'est arrêtée et jusqu'à présent j'attachais de l'importance à ce geste mais je crois qu'il faut essayer de « passer» à autre chose. Ne plus mettre de fleurs là-bas ne signifie pas que je t'oublie, bien au contraire, et je sais que j'y retournerai mais sûrement pas avant cette maudite date de l'année prochaine et pour me faire pardonner je t'offre ce joli bouquet de notre part bien sur mais aussi de la part de tout ceux à qui tu manques et ceux qui te connaissent maintenant à travers nous ».

La relation à un autre type de végétal m’a frappé lors de ces observations : il s’agit des arbres. Si quelques bornes de mémoire prennent des arbres existants sur le lieu comme support (fig.56), elles peuvent aussi être composées d’arbres plantés. Le lien entre l’arbre et la mort existe dans d’autres contextes funéraires78, mais les cas d’arbres en bords de routes ne sont pas extrêmement répandus, et c’est compréhensible étant donné la place nécessaire à leur développement. De plus, la présence d’une arbre peut passer plus inaperçue qu'un bouquet coloré, même si en général ils sont clairement marqués (par des aménagements de galets au sol qui entourent leurs pieds, par exemple).

Nous avons ainsi pu observer la présence d’olivier (fig.57) et de cyprès (fig.58). Ces arbres ont la particularité d’être persistants, très résistants et adaptés au climat méditerranéen, domaine de nos observations. Ils bénéficient en outre d’une forte charge symbolique, tous deux arbres de vie et d’espoir. Voici ce que Pierre Lieutaghi (2004 : 524) dit du cyprès : « Jadis, l’arbre funèbre pouvait éveiller des pensées consolantes dans l’âme des vivants affligés, aux prises avec l’interrogation éternelle. Arbre au bois embaumé, incorruptible, déjà protecteur des corps délaissés par l’âme, flamme verte témoignant d’un feu secret au cœur de la saison éteinte, flamme immortelle, droite, aimée des dieux, flèche à la croisée des deux mondes, sur le chemin des renaissances […] le cyprès n’était-il pas l’un des plus purs vigiles de l’espérance ? ».

Deux informateurs ont évoqué ce sujet. Le père de Géraldine a fait part du désir de sa femme de marquer l’anniversaire des 10 ans de la disparition de leur fille par un arbre : « on en parle parce que ma femme a des idées que… et je m’opposerai pas à ces idées, mais je partage pas. Elle veut planter un petit arbre, elle tient à… mais on peut pas planter un arbre au bord de la route, donc il faut que je la fasse évoluer en lui disant… moi je me refuse d’aller voir le maire avec qui je suis très bien pour lui dire, lui demander un truc comme ça, voyez ça prouve que…je prendrai pas le risque de mettre…. peut-être on mettra un petit truc, ou un petit olivier en pot mais je serai obligé de le faire ».

Quant aux parents de Geoffrey, c’est leur fleuriste qui leur a donné cette idée des trois cyprès. Arbres qu’ils ont planté environ six mois après l’accident, avec l’aide du meilleur ami de leur fils, et qui leur ont été volés une fois79. Ceux-ci, de par le nombre et le type d’arbre, présentent l’avantage de symboliser plusieurs choses : « un jour en discutant avec la fleuriste, elle m’a dit j’ai pensé « pourquoi pas trois cyprès ? », ce n’est pas venu de nous et je lui ai dit « tu nous donnes une idée fabuleuse en plus parce que les trois cyprès en Provence marquent la bienvenue, l’accueil » et je trouvais qu’on avait aussi un remerciement immense à transmettre aux villageois parce que tous les villageois ont été hyper près de nous, ils nous ont soutenu, donc ces trois cyprès symbolisaient J., A. et Geoffrey réunis, et en même temps la bienvenue et l’accueil dans ce village » (fig.59).

 J.P est très touché par la présence de ces arbres, qui selon lui embellissent le lieu sur la longue durée : « un bouquet ça ponctue un deuil, je crois, par contre les arbres c’est différent, les arbres ça embellit également l’endroit… ». Ils ne feront jamais allusion à la symbolique mortuaire du cyprès, choisissant de se référer davantage au folklore provençal, qui lui donne le surnom « d’arbre de bienvenue ». La mère de Geoffrey quant à elle ne peut se contenter des arbres, qui ne lui suffisent pas, et rajoute systématiquement un bouquet dans le vase situé au pied du « cyprès Geoffrey ».

L’arbre, par la pérennisation, modifie donc le rapport au lieu, et la notion d’entretien devient différente. Ce qui varie, en effet, ce n’est plus ce qu’on va y ôter et re-déposer, mais celui du rythme de l’entretien et de la pousse. A long terme, que voudront dire ces arbres pour les autres, qui saura dans quelles circonstances ces arbres auront été plantés là, tout comme certains bouquets aujourd’hui ?

Nous percevons bien dorénavant la place occupée par le « silence » dans cette pratique, et donc par conséquent celle de l’écrit. Pour illustrer cette notion, je me suis attachée à l’étude d’un autre type de mémorial. S’il est difficile de faire un historique de cette pratique spécifique de mémorialisation, il est possible cependant d’apporter des éléments d’un autre temps, qui contrecarrent l’idée-reçue d’un phénomène récent, ne datant pas de plus de 15-20 ans. Si des mémorials ont été élevés dans l’espace public, ils l’ont été pour les morts tombés pour la France : les soldats de la première guerre mondiale ou les résistants de la seconde. Ils restent donc dressés en l’honneur de gens décédés de « bonne mort » (une mort glorieuse pour défendre la patrie), sont collectifs et génèrent un rite codifié, normalisé.

Lors de mon enquête de terrain, j’ai été confrontée à des « croix de bords de route », datant de la fin du 19ème siècle et du début du 20ème, élevées en hommage à des personnes décédées sur le lieu, à la suite d’accidents de charrettes ou d’auto. Ainsi, j’en ai repéré deux dans l’Aude, une dans les Pyrénées-Orientales (fig.60-1 et fig.60-2), une dans le Gard et deux dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Ces monuments présentent la particularité de raconter les événements, mais aussi de les attribuer encore à une fatalité, à une puissance divine. Les circonstances de l’accident sont contées sur la croix, tout du moins y figurent noms, prénoms et dates, ainsi que des adresses aux passants (qui ne passaient alors pas devant ces croix au même rythme que nous, et pouvaient prendre le temps de lire). Même si le principe de base reste  identique (marquer par un monument - en dur - l’endroit de la mort), ces bornes présentent cependant quelques différences. D’une part l’aspect matériel du monument : il prend toujours la forme de la croix80, ensuite il commémore le souvenir de défunts de tous âges (et non seulement des « jeunes ») et fait une grande utilisation du verbe écrit descriptif81.

Ainsi, on peut lire les inscriptions suivantes : « Là, renversé de voiture par un char périt, hélas ! à côté de sa mère le 28 nov.1861, à la nuit, âgé de 30 ans, Ele Viramond né à Salletes de Mme Viramond et de sieur Fabre de Bizanet. Terre qui a bu le sang d'un fils unique, rocher témoin de la désolation, dites-le aux passants. Bon Jésus, prenez l'âme du fils. O Marie console la mère veuve !!! » ; « A la mémoire de Jean Ange Allegre décédé en ce lieu le 4 février 1912 à l'âge de 66 ans, priez pour lui » ; « L'an 1932 et le 14 juillet à 2h du soir en cet endroit expira notre fils bien aimé Clémant Pla, âgé de 18 ans victime d'une collision d'auto. Arrête voyageur et salue cette terre qui absorba le sang d'un fils » (fig.61-1 et fig.61-2).

Ces croix ne sont pas aisées à repérer dans le paysage : elles peuvent souvent être confondues avec des croix de mission ou des oratoires. De plus, il arrive que les inscriptions soient désormais difficiles à déchiffrer, favorisant la confusion avec les deux constructions citées auparavant.

Enfin, faute de références historiques sur ces bornes, elles posent beaucoup d’interrogations : ont-elles été posées pour des notables, des « célébrités » de l’époque ? Qui en a payé l’élévation ? Comment s’est organisée la construction (qui implique d’autres moyens qu’un bouquet) ? Étaient-elles fleuries ? Était-ce fréquent82? Comment étaient-elles perçues ?

J’ai fait des recherches en archives pour tenter de répondre à quelques-unes de ces questions, plus particulièrement sur une des croix trouvée dans les Alpes-de-Haute-Provence, mon terrain d’enquête initial. Celle-ci porte sur sa base le texte suivant : « Ici est décédé accidentellement Laurens Louis A. négociant, le 31 8bre 1878. A l’âge de 58 ans. Né et enseveli à Chaudon. Passants priez pour lui ». Malheureusement ce genre de recherches est un travail en soi qui nécessite beaucoup de temps (autant qu’un bouquet actuel) : les dénombrements de population83 m’ont permis de connaître sa profession (maquignon, donc à priori connu dans toute la région), mais il n’a pas été possible de retrouver les circonstances de sa mort. Une enquête sur la continuité d’une telle commémoration serait également intéressante (ses descendants ont-ils connaissance de cette croix ? Pourquoi porte-t-elle un bouquet de fleurs ?).

Sur les bornes actuelles, on constate que l’écrit occupe aussi une autre « place », et une autre fonction. Au niveau de sa localisation : il est soit absent (c’est souvent le cas), soit très localisé sur des supports funéraires traditionnels, tels que plaques, stèles et pierres tombales. En effet, certaines bornes prennent parfois l’aspect de tombes (fig.62), posées en bords de routes. Elles sont en granit et portent les inscriptions d’usage (identification du défunt, parfois une photo et des épitaphes).

Mais l’écrit peut aussi être fait directement au stylo, ou à la bombe, de manière très « spontanée » et moins durable, sur les supports qui se trouvent sur le lieu. En effet, on l’a vu prendre place sur l’écorce des arbres (fig.63), au sol sur la route (fig.64), sur un poteau de luminaire, sur des murs, sur des bouts de papiers accrochés, etc.

Au niveau du contenu informatif, il renseigne en général sur les prénoms des défunts (les noms de famille sont moins souvent inscrits), les dates de mort, et l’identité de ceux qui ont participé à la composition de la borne (amis, famille).

La spécificité des accidents de la route étant le trouble qui existe entre lieu de la mort et lieu où repose le corps, cela influe sur le rapport à l’écrit (Urbain 1999). En effet, l’écriture en disant « il/elle est ici », sert dans les contextes funéraires à dissiper les incertitudes. Dans les cas étudiés, la mère de Geoffrey m’a fait part de cette ambiguïté : « ben moi je ne me vois pas mettre quelque chose là parce que ce n’est pas là que Geoffrey est décédé ».

Les circonstances de la mort, sauf cas rare84, ne sont pas indiquées. Enfin, des expressions de colère, de révolte, voire de culpabilisation, sont parfois clairement verbalisées et écrites à l’attention des passants (fig.65-1 et fig.65-2).

Mais l’écrit prend également une autre forme : celle des poèmes. En effet, plusieurs écrits de ce type ont été observés sur des bornes, ainsi que dans les blogs et sur quelques tombes. La forme poétique (au style « populaire ») paraît privilégiée, en particulier dans ces cas de morts violentes. Elle semble permettre aux gens - de la même manière d’ailleurs que le font les bouquets - d’exprimer leurs émotions et leurs sentiments, de façon universelle, intemporelle mais aussi personnelle85. Les poèmes sont intégrés à la borne, ils sont souvent tapés à l’ordinateur, ou parfois manuscrits (Fraenkel 2001), puis imprimés et mis sous pochettes plastiques afin d’être protégés des intempéries (fig.66).

Les objets que l’on trouve sur les bornes sont de divers types. Ils se réfèrent soit à la vie du défunt par des objets qui lui ont appartenu (« il y a par terre sa croix de sa communion, elle a voulu mettre sa croix de sa communion....Elle y était encore il y a deux trois ans », C.H), soit des objets apportés, nous l’avons vu, par d’autres. Les objets les plus courants restent ceux en lien avec le monde enfantin (des nounours, des cœurs, etc.).

Mais les objets mis en scène dans les bornes peuvent aussi, plus brutalement, faire référence à l’accident lui-même, et au véhicule endommagé. En effet, on retrouve parfois, avec des bouquets de fleurs, des bouts de voiture (enjoliveurs - fig.67, appuie-tête) ou de moto (casques - fig.68). Tendance qui semble plus développée en Australie par exemple (Dunn 1998).

Le rapport à la photographie (cette fois sur le terrain, et non sur le plan méthodologique) apporte aussi des éléments intéressants de réflexion (Faeta 1993). En ce qui concerne les bornes, elle est très inégalement présente. Lorsqu’elle l’est, il peut s’agir de portraits en médaillons, sur supports en porcelaine (classiques dans des contextes funéraires), ou de portraits sous forme de tirages argentiques. L’on voit aussi apparaître beaucoup (comme pour les poèmes) de photos numériques en sortie papier, imprimées » à la maison » (fig.69), et intégrés à la borne. Aucun de nos informateurs n’ayant ressenti le besoin mettre une photo sur leurs mémorials, je ne peux livrer ici que des résultats d’observations.

En ce qui concerne le choix de la photo, et de l’image que les proches souhaitent garder du défunt86 à la maison, il existe diverses attitudes. Généralement, il s’agit d’une image récente : la photo de Christian date d’environ un an avant l’accident, tout comme celle de Géraldine (« C’est une des dernières photos qu’on a de Géraldine. Sur quatre photos qu’on a à la maison, il y en a trois c’est la même photo, plus le portrait au fusain en couleur, elle paraît un peu plus vieille donc elle est un peu comme elle serait aujourd’hui et après il y a le portrait en sapeur pompier, un cadre accroché au-dessus de mon bureau », C.H). 

Parfois il peut s’agir de photos représentant les défunts alors enfants : « Il y en a une où ils sont tous les deux tous petits dans un cadre, sinon il y a un cadre qui nous est arrivé c’est un ami qui nous a offert ça, c’est Albin quand il était tout bébé, il avait pas un an, il est dans des skis nautiques, sur un ponton, il tient à peine debout et il tient le doigt de son père comme ça sur la photo, et cet ami nous a fait ça, et c’est un ami qui nous a fait ça en disant » plutôt que d’avoir une photo d’Albin récente, il a trouvé que ça avait une part d’humour et que ça avait un retour à des moments très heureux qu’on vivait à cette époque là » (L.T).

Plusieurs informateurs m’ont parlé de montages qui mettent en scène le défunt : « j’ai même fait un montage photo avec lui avec son car parce que j’en avais pas avec son car, donc j’avais été prendre le car puis on a pris une photo à lui, on a fait un montage… » (L.T) ; « Et sinon on a un ami très bon en informatique qui nous fait des photomontages de Fanny, ce que les gens ne comprennent pas trop, quelque part ça nous permet de la faire vivre. Il prend des photos d'elle qui sont récentes, qui ont un an ou deux, quoiqu'il en a même fait des photomontages avec moi quand elle était petite » (C.R). Enfin, seule la mère de Fanny m’a raconté avoir pris et conservé une dernière photo de sa fille, dans son cercueil.

Par ailleurs, sur les autels domestiques, le défunt est parfois associé à d’autres personnes. Soit des gens de la famille encore en vie, ou bien décédés, c’est le cas de Mikaël : « …alors ça c’est le grand-père et la grand-mère, parents de ma femme, ça se sont mes parents, et ça c’est un oncle aussi, enfin ce sont les plus proches, enfin il y a une union entre tout ça »). Ces pêle-mêle peuvent aussi s’élargir à d’autres personnes : «  il y a une photo où on est nous quatre et une des dernières photos qu’une des clientes a pris 4 jours avant l’accident, après effectivement j’ai rentré des photos de mon autre fils, en hockeyeur, et puis j’ai deux photos de ma meilleure amie qui est morte moins d’un an après d’un cancer qui a été emportée très très vite et qui était terriblement choquée, qui n’a pas pu venir à l’enterrement, donc elle est là avec, et maintenant j’ai hérité d’une petite photo d’une voisine qui est en bas, qui adorait Albin, une dame qui est morte à 84 ans, et voilà, effectivement c’est un petit sanctuaire on peut dire ça » (L.T).

Les photos se trouvent dans divers endroits de la maison : la chambre des parents, le salon, le bureau ou l’entrée, mais étaient déjà présentes parfois avant le décès. J’ai également pu observer plusieurs cas des portraits dessinés ou peints (fig.70 et fig.71) : « J’étais relativement proche de Monsieur D., le directeur du conservatoire des Beaux-Arts, je lui avais demandé de me faire un portrait de Géraldine, il m’a fait un portrait au fusain, à partir de la photo qui a servi, et on a une photo dans l’entrée à la maison quand on entre, on a une photo de Géraldine, enfin le dessin, c’est un cadre qui fait 1 mètre par 1 mètre » (C.H) ; « un pépé m’a fait un portrait de mes deux enfants. A la suite de l’accident, il m’a dit donnez-moi deux photos et puis il m’a fait les deux … » (R.A) ; « Il y a une personne, un client de mon mari qui lui a fait un portrait à la peinture de Fanny qui lui ressemble et qui est accroché, elle est dans la salle à manger, la salle commune » (C.R).

Enfin, tous les informateurs ont composé un album photo sur le disparu87, mais qui reste peu compulsé ou à terminer : « J’ai commencé mais j’ai pas pu finir parce que j’ai pas envie d’arrêter donc il est là-bas depuis 3 ans bientôt et il est encore là, voilà j’ai sorti mais j’ai pas rangé. J’ai sorti quelques photos mais j’ai pas pu l’organiser et puis j’ai plein de cassettes vidéos mais je ne peux pas, j’ai pas pu les faire » (R.A) ; « Moi je crois qu’ une fois j’ai vu des photos depuis, c’était cet hiver parce que ma femme aime bien faire des albums, comme on voyage pas mal mais j’ai pas visionné un film, je veux pas. Ma femme regarde souvent les films parce que même on faisait beaucoup de super 8 et elle veut que je les fasse transformer alors… » (C.H) ; « J'ai plein d'album photos, j'ai pas réussi à les rouvrir. Par contre toutes les photos numériques je les ai revues pour en faire tirer car elle avait des tas d'amis qui en voulaient » (C.R).

Cette enquête de terrain sur les bornes de mémoire a permis à la fois, de réfléchir d’un point de vue méthodologique sur la manière d’appréhender cet objet contemporain, mais également d’apporter des éléments concrets servant l’analyse de cette pratique.

Au cours de cette suite d’observations et de données de collectes, les difficultés pour aborder ce terrain insaisissable ont été constamment évoquées en filigrane. En effet, il comporte un certain nombre de caractéristiques, auxquelles il a fallu sans cesse s’adapter. Ce terrain, à l’image de son objet, est tout à la fois en lien avec une douleur intime et singulière, il touche à l’indicible, il est imprévisible, il est en mouvement irrégulier, il est éclaté géographiquement, il nécessite une intrusion dans la sphère privée des individus (et non l’intégration dans un groupe), et il touche à toutes les classes tant d’âge que sociales. Pour toutes ces raisons, et comme l’a relevé J. Candau (1996 : 35), il est particulièrement complexe à étudier : « […] pour l’anthropologue, il est évidemment beaucoup plus facile de travailler sur les expressions organisées, ritualisées ou institutionnalisées, et donc volontaires de la mémoire que sur ses expressions spontanées ».

Il s’agit d’un objet qui ne peut faire l’économie du discours des poseurs, la confrontation des discours emic et etic étant ici essentielle pour tenter de sortir des lieux communs. Face à cette complexité, et confronté à la douleur humaine, l’ethnologue peut avoir du mal à enquêter, et ce terrain nécessite en parallèle un travail sur soi permanent. Chaque temps de l’enquête a apporté ses difficultés. Elles ont d’abord pris corps au moment de la recherche d’informateurs, puis lors des entretiens (certaines questions, par exemple celles portant sur les notions de fatalité et de destin dans les cas d’accidents de la route, sont impossibles à aborder88), et enfin lors de l’exploitation des données récoltées avec les outils choisis (quelle valeur ont-elles ? Comment interpréter des matériaux aussi individuels et inégaux ? Comment ne pas tomber dans l’autocensure?).

J’ai délibérément pris le parti de ne pas exposer une typologie des différents mémorials observés, mais plutôt de la faire apparaître au travers de l’étude de leurs permanences, différences et composantes (fleurs, écrits, objets, photos). J’ai tenu à étudier l’ensemble bornes-autels-tombes, d’une part pour montrer que la borne n’est que la petite partie émergée d’une réalité beaucoup plus vaste, d’autre part pour montrer que les gestes ne diffèrent pas non plus fondamentalement entre les lieux, à quelques nuances près. L’auscultation de ces bornes dans leurs divers aspects matériels ou symboliques (attention portée à l’importance des gestes et à l’immatériel) a permis de délimiter plus clairement des notions auxquels celles-ci font référence : l’identifié et l’anonyme, le public et le privé, l’illégal, l’étranger, le naturel et l’artificiel, le montré et le caché, l’immédiat et le pérenne, le proche et le lointain, l’universel et le personnel, le religieux et le spirituel, le domestiqué et le naturel….

Les éléments récoltés m’ont donc amenée à un autre point de vue sur ce phénomène, nuançant ou contrecarrant des discours et des rumeurs généralement produits à son sujet, et rencontrés lors de mon enquête. Ainsi, les bouquets feraient parler des morts de la route en les rendant enfin visibles (tout comme les silhouettes). Nous avons vu que même s’ils montrent, ils n’activent pas tellement la parole. Ces mémorials seraient une façon, selon M.F Bacqué (Arnaud 2003), de « remettre dans le corps social la mort qui normalement en est chassée ». Or, d’une part les bouquets ne marquent pas la mort mais la « mauvaise mort » (qui ne reste pas la plus courante), d’autre part le lien évident fait entre visibilité et socialisation est à remettre en question et enfin, ces bornes ne semblent par parler de la mort, mais davantage de processus individuels de commémoration. Elles génèrent d’ailleurs un fantasme répandu, celui du « cimetière qui se déplace au bord de la route » (Dibie 2006 : 80-81). Pourtant, il ne faut pas confondre lieu où repose le corps et lieu du culte du défunt (même si, l’on a vu au cours de cette enquête que les cendres du défunt sont parfois conservées à la maison89). Les bornes seraient mises en place pour « alerter les conducteurs des dangers de la route », or les poseurs ne sont pas tous dans une démarche altruiste et engagée. Ce serait un « phénomène récent », datant d’une vingtaine d’années, mais nous avons vu que des mémorials plus anciens étaient déjà dressés pour les mêmes situations. Elles seraient l’expression d’une forte emprise de l’individu sur l’espace public : aucune loi ne les régule mais il existe des consensus clairs ou plus tacites, que ce soit avec les Institutions ou bien les propriétaires des terrains privés sur lesquelles elles sont placées. Ces bornes deviendraient un « nouveau rituel funéraire », cependant certains informateurs (pourtant concernés) nous ont fait part de leur refus de telles pratiques. Ensuite, leur développement serait issu d’une insatisfaction par rapport aux formes institutionnelles de deuil : « It represents some degree of dissatisfaction with traditional burial and funeral rites and strongly suggests a desire to give primacy to place, individuality, and non-institutional religion » (Clark 2002 : 9). Or, il nous semble qu’une nuance doit être faite : il ne s’agit pas là d’un lieu où le lien intime est davantage exprimé, mais plutôt d’un lieu de plus où il s’exprime. Elles ressouderaient également la communauté en créant des liens entre les gens, or il semble que ces bouquets rassemblent davantage les gens déjà concernés, donc créant certes une nouvelle cohésion sociale mais à petite échelle. Il est communément admis que ces pratiques seraient originaires « du sud » mais aucun élément sérieux n’a été trouvé à ce sujet, et de plus cet argument de la tradition n’explique en rien le développement de cette pratique. Tout comme celui de l’influence de la médiatisation qui reste difficile à cerner. Pour terminer, des comparaisons sont souvent faites avec des exemples très médiatiques, par exemple celui de l’accident de Lady Diana (Glück 1999 ; Monger 1998). Pourtant, même si en apparence il semble s’agir de la même pratique de dépôt d’un objet sur un lieu d’accident, peut-on réellement comparer ces démarches ? En effet, dans le cas de personnes célèbres, il s’agit de mémorials attirant une multitude de gestes anonymes, et dans le cas des bornes étudiées ici, il s’agit ici de défunts « anonymes » qui attirent des gestes personnalisés.

Ces bornes semblent être assez représentatives d’une manière d’être au monde contemporaine, et sont en cela un bon objet anthropologique (qui nécessite de poursuivre plus avant encore les recherches). Elles paraissent, au-delà des cas précis des accidents de la route qu’elles signifient, marquer davantage le culte actuel généralisé du souvenir et une tendance au refus de la mort, plutôt qu’une familiarité (au sens où l’a définie P. Ariès) retrouvée avec son « inéluctabilité »90. Nous l’avons détaillé, par exemple, dans le rapport au végétal « vivant ». Ce sont des objets d’une grande force, qui même bricolés à la maison, singuliers, et posés de façon spontanée, peuvent parler à tous. Tout en affirmant une identité91 (davantage ici celle des poseurs, que celle du défunt), ils ont la capacité, en ayant recours à l’émotion et à l’esthétique, d’exprimer des sentiments « universels ». Des vérités qui ne s’adressent plus alors à l’Homme, mais à l’homme sur un autre plan : celui de l’être social (un parent, un ami, une épouse…). Les bornes, en signalant l’irruption d’un désordre (la mort de jeunes gens à la vie inaccomplie), nous font ainsi toucher du doigt une évolution quant au rapport entre la mort, l’oubli, la jeunesse et le corps social.

Les bouquets ne sont-ils pas des « Vanités »92, des Memento Mori d’un nouvel ordre qui ne disent pas « souviens-toi que tu es mortel », ou « ici la mort a frappé » (comme sur les croix de bords de routes), ou encore « la route tue » (ce que font les silhouettes noires), mais « je - père, mère, ami - veux que tu te souviennes que tel individu –mon enfant, ma femme - est mort ici » ? (fig.72).

Je remercie Danielle Musset pour ses encouragements à point nommé et constants, ainsi que pour ses renseignements divers et variés. Je remercie C. Jourdan pour son aiguillage dans le local et ses informations de proximité. Je remercie infiniment tous les parents qui ont accepté de m'ouvrir les portes de leur maison et de leur intimité. Je suis très reconnaissante à Nadine Poinsot, et à tout son réseau, de m’avoir donné autant de disponibilité et de réactivité. Enfin, je remercie mon compagnon pour m’avoir soutenu (moralement, photographiquement et culinairement) tout au long de ce travail. Ce mémoire est dédié à Albin, Christian, Donatien, Fanny, Geoffrey, Géraldine, Marilou et Mikaël.

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Ligue contre la violence routière. Page consultée le 16.09.2004. Actions de la LCVR. [En ligne]. <URL : http://www.violenceroutiere.org/lcvr/actions/article5.html>

Route des Jeunes PACA. Page consultée le 31.05.2005. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.rdj-paca.org/>

Sites internationaux sur les roadside memorials

Altarini italiens. Page consultée le 24.10.2005. Article de B. MacMahon. [En ligne]. <URL : http://www.guardian.co.uk/elsewhere/journalist/story/0,7792,1551547,00.htm>

Association MADD. Page consultée le 15.11.2005. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.madd.org/>

Discussion about roadside memorial's photography. Page consultée le 23.08.2005. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.photo.net/bboard/q-and-a-fetch-msg?msg_id=007HBE>

Irish roadside memorials. Page consultée le 07.07.2004. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.irishroadside.com/>

Mexican roadside memorials. Page consultée le 23.08.2005. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.surf-mexico.com/shrines/>

Nichos and shrines. Page consultée le 14.08.2005. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.geocities.com/danlsuweir/new_page_3.htm>

Photography by Dave Nance. Page consultée le 08.08.2005. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://webpages.charter.net/dnance/descansos/index.htm>

Photography by Don Baccus. Page consultée le 08.08.2005. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://donb.furfly.net/random_walks/memorials.html>

Cimetières virtuels et entreprises funéraires

Arbres de mémoire. Page consultée le 17.07.2006. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.arbres-de-memoire.fr/>

Cimetière virtuel. Page consultée le 22.07.2006. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.lecimetiere.net/>

France Obsèques Liberté. Page consultée le 06.11.2004. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.obseques-liberte.com/>

Jardins de mémoire. Page consultée le 17.07.2004. Les arbres. [En ligne]. <URL : http://jardins-de-memoire.com/index.html>

L'univers du funéraire. Page consultée le 22.07.2006. Tombes virtuelles. [En ligne]. <URL : http://www.univers-du-funeraire.fr/cimetiere-1.html>

Pompes funèbres générales. Page consultée le 06.11.2004. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.pfg.fr/>

Roc'Eclerc. Page consultée le 06.11.2004. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.pfeur.com>

Vente de plaques funéraires personnalisées. Page consultée le 02.08.2006. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://perso.orange.fr/marbreriecollin/>

Blogs et sites d’hommage

Blog de la mère de Fanny. Page consultée le 17.07.2006. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://mamanblessee.skyblog.com/>

Blog en hommage à Fanny. Page consultée le 14.06.2006. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://securoute60000.skyblog.com/>

Blog en hommage à Geoffrey. Page consultée le 15.05.2006. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://ptit-ange04150.skyblog.com/>

Blog en hommage à Marilou. Page consultée le 02.07.2006. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://annso04.skyblog.com/index.html>

Page en hommage à Fanny par un ami de la famille. Page consultée le 04.08.2006. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://pageperso.aol.fr/FANNYLAVIE/cariboost1/index.html>

Page pour Jean-Sébastien. Page consultée le 25.06.2006. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://jean-sebastien.sausset.chez-alice.fr/js.htm>

Site en hommage à Julien Doussan. Page consultée le 13.08.2005. Page d'accueil. [En ligne]. <URL : http://www.julien-doussan.org/index.php>

Autres

Conférence de Jacques Lévy. 18.11.2004. Fabriquer l’espace [Enregistrement sonore]. Conférence donnée à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme dans le cadre du cycle de conférences « La fabrique des sociétés ». Document consulté à la phonothèque de la MMSH (Aix-en-Provence), cote D1598, n°1477.

Entretien avec Claude Got. 13.01.2005. France Culture, Les Matinales. [Émission de radio].

Entretien avec Paul Virilio. 01.02.2005. France Culture, Les Matinales. [Émission de radio].

M6 Le Mag. 05.05.2006. Un village meurtri. [Émission de télévision].

Documents annexes

Il y a 79 documents annexés à cet article.

Notes de bas de page :

1 Cf. Lieutaghi (1991 : 125)
2 Roadside memorials, roadside shrines, wayside shrines, spontaneaous memorialisation….
3 La plupart des informateurs parlent de “l’endroit”. Seules deux personnes surnomment le lieu de l’accident en fonction, soit de l’objet qui y est déposé, soit des caractéristiques du lieu. Ainsi, les parents de Marilou parlent du “panneau”, et les parents de Geoffrey, du “carrefour” ou du “poteau”. Cf. Dufour (1997).
4 NICOLAS, Laetitia. 2005. Les bouquets funéraires de bords de routes : une approche ethnologique d’un nouveau code de la route. Mémoire de Master 1 d’anthropologie, Université d’Aix-en-Provence (dir. D. Musset).
5 Il manque encore à ce jour une étude psychologique sur la place et l’importance de tels monuments dans le processus de deuil.
6 L’émotion ressentie sur place (atmosphère qui se dégage du lieu, qualité des compositions, etc.), lors des observations des bouquets, a été partie prenante de l’enquête.
7 Chaque point représente un bouquet.
8 Bien qu’il soit très difficile de le quantifier, et de comparer ces données avec d’autres départements.
9 Cf. Tableau récapitulatif et descriptif de ces bornes (avec leurs cotes reportées sur les photos). Annexe n°1
10 Cela est tout de même à relativiser. D’une part certaines personnes contactées, malgré le fait qu’elles soient engagées, n’ont pas voulu témoigner. D’autre part, j’ai surtout bénéficié de l’amitié que plusieurs informateurs ont à l’égard de Nadine Poinsot, les faisant alors accepter ma proposition d’entretien. Enfin le danger est d’obtenir un discours déjà tout-prêt, ce qui a été un peu le cas.
12 Séries PER639 et PER695 aux Archives Départementales des Alpes-de-Haute-Provence (Digne-les-Bains). Cela m’a également renseigné sur le traitement médiatique des décès de jeunes sur la route : ils sont toujours en “Une”, et l’accent est mis sur l’injustice et l’idée de “vie brisée”.
13 Sigle signifiant Short Message Service. Ce sont des messages texte, également appelés texto, envoyés d'un téléphone à un autre et rédigés dans un style abrégé.
14 Je précise qu’il n’a pas été réalisé sur ma demande, mais sur une proposition du journaliste contacté en tant qu’éventuel informateur ; Cf. TISSIER (2006)
15 Combinaisons de caractères utilisés graphiquement pour former un visage. Ils expriment quelque chose que l'écriture sur écran ne permet pas d'apprécier. Très utilisés, il en existe des centaines, et certaines sont même des signatures personnelles évoquant des caractéristiques de leur auteurs. Elles sont essentiellement employés pour indiquer les notes d'humour, mais aussi des moments de tristesse, des émotions, ou d'exprimer une attitude physique (boudeur, muet...).
16 MicroSoft Network : logiciel de messagerie instantanée édité par Microsoft qui permet de tenir une conversation en temps réelle écrite, vocale voire vidéo.
17 MSN, commentaires sur les blogs ou SMS sont des styles d’expression aussi spontanés qu’une réponse à une question posée oralement, de visu.
18 Définition d’un blog : un "blog" (ou "weblog") est un site Web personnel simple à créer et à mettre à jour. Il est composé essentiellement d’articles (ou « post »), susceptibles d'être commentés par les lecteurs, et le plus souvent enrichis de liens externes. On trouve des blogs de toutes natures. Certains sont très proches de la notion de "journaux intimes", parfois illustrés de photos, et ne parlent que de la vie - parfois privée - de leurs auteurs. D'autres sont de simples successions de liens externes choisis, avec peu de commentaires. D'autres encore, racontent de longues histoires, avec peu de liens externes. Beaucoup de blogs sont thématiques et consacrés à des sujets précis, parfois controversés, parfois très pointus. Dans cette diversité, on peut noter des points communs spécifiques à cette activité : un caractère "individuel" (ils sont le fait d’individus intervenant à titre personnel), l'utilisation d'outils dynamiques (un blog est fréquemment mis à jour et ses archives restent consultables), une liberté de ton (site placé sous la responsabilité de son auteur) et une interconnexion (liens externes ou vers d’autres blogs). Un blog est donc à la fois un outil et une nouvelle forme d'expression publique.
19 J’ai rencontré divers problèmes de mots, et donc de silences, au cours de cette étude. En effet, comment nommer les parents qui ont perdu un enfant (Barral 1998) ? Comment parler de cette mort ? Comment appeler le lieu ? Comment nommer le mémorial ? etc.
20 Cf. Annexe n°2 : exemple d’article et de commentaire publié sur le blog.
21 Il a été instructif de voir que cette présentation, qui privilégie l’événement décrit de façon volontairement impersonnelle (ex : décès d’un jeune homme de 25 ans à telle date) et qui de plus n’évoque pas l’identité du poseur, a fait réagir. Cf. Annexe n°3 : liste des commentaires reçus
22 Cf. Annexe n°3.
23 Celles qui se sont exprimées sont quasiment toutes des personnes concernées par la mort d’un enfant.
24 Cf. Annexe n°4. C’est parce qu’ils ont appliqué cette grille que j’ai pu utiliser des photographies faites par mes proches.
25 Certains exposent leurs photos dans des galeries d’art contemporain (A. Delrez, I. Ginzburg), d’autres dans des établissements scolaires dans un but pédagogique de prévention routière (O. Verley), d’autres enfin ne les commercialisent pas et les conservent comme documents (N. Facenda).
26 Au niveau cinématographique, on peut voir dans le film “Wassup rockers” de Larry Clark (2006) un très long plan sur un bouquet posé dans la rue d’un ghetto, posé après l’assassinat d’un jeune homme.
27 Camilleri (2005).
28 Les limites indécence/décence sont différentes selon les individus et les cultures. De plus, comment interpréter le fait qu’aucune étude française n’ait encore été réalisée sur ce thème ?
29 États-Unis, Australie, Europe, mais aussi Japon.
30 Seul le chercheur peut observer cela et en garder trace, car les informateurs ne prennent pas de photos de leurs mémorials et oublient parfois ce qu’ils y ont déposé.
31 Cf. Annexe n°1. Description des bouquets dans le tableau récapitulatif.
32 C’est la notion de “sacred space” développée notamment par l’historienne des religions australienne, Jennifer Clark (Cf. bibliographie).
33 L’ensemble des sources est déposé et consultable, à la phonothèque de la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme (Aix-en-Provence) : http://phonotheque.mmsh.univ-aix.fr/Record.htm?idlist=14&record=19100106124919283889
34 Sauf pour Nadine et Philippe Poinsot, étant donné leur statut de personnages publics et leur militantisme affiché.
35 Il serait intéressant de se pencher également sur la pratique qui consiste à jeter une couronne de fleurs à la mer, aux endroits présumés de naufrages.
36 En effet, j’ai pu remarquer que le décès de personnes âgées de plus de 35-40 ans est plus rarement signalé sur la voie publique.
37 Cf. TANAY, Corinne. 2003. S’affranchir du désespoir. Paris : Presses de la Renaissance, 180 p. et TANAY, Corinne. 1998. Lettre à Émilie : l’affaire de la Josacine empoisonnée. Paris : Grasset. 261 p.
38 Extrait de l’émission M6 Le Mag, « Un village meurtri » (05 mai 2006) entièrement consacré à cet accident.
39 Cf. http://www.anjpv.asso.fr/. Texte de présentation des objectifs de l’association : « Vous êtes en deuil d'un enfant, Jonathan Pierres Vivantes, une association de parents en deuil, bénévoles, vivant cette même épreuve, vous propose : un partage moral de la souffrance, une entraide, des accueils personnels, des rencontres de groupes, des sessions à thèmes, un accompagnement des frères et sœurs, un bulletin périodique… À tous ceux qui acceptent d'entendre proclamer l'immortalité de l'être dans le respect des différentes religions »
40 Cf. HENNEZEL, Marie de. 1995. La mort intime : ceux qui vont mourir nous apprennent à vivre. Paris : Pocket. 231 p.
41 Cf. KUBLER-ROSS, Élisabeth. 2002. Accueillir la mort. Paris : Pocket. 224 p.
42 Ex. DRAY, Yvon ; DRAY, Maryvonne ; CAUWELAERT, Didier. 2002. Karine après la vie. Paris : Albin Michel. 167 p. ; RAGUENEAU, Philippe ; ANGLADE, Catherine. 2001. L’autre côté de la vie. Paris : Pocket. 215 p. ; BOURGAT, Michel. 2003. Le deuil n’est pas une fin : réapprendre à vivre. Paris : Favre Eds. 176 p. Coll. Dossiers Témoignages.
43 Loi n°2003-87 relative à la conduite sous l’influence de substances ou plantes classées comme stupéfiants.
45 Cf. Urbina (2006).
46 Cf. Bini (2005).
47  Je n’ai observé qu’un seul cas de bouquet broyé par des débroussailleuses, et cela à deux reprises. Il n’a d’ailleurs jamais été remplacé.
48 Depuis le début de l’année 2006, une décentralisation délègue désormais la gestion des routes nationales (soit environ 18 000 km) aux départements. Les routes départementales incombent toujours aux départements, et les communales aux mairies de chaque commune.
49 Un endroit perçu comme souillé, contaminé qui doit donner lieu à une euphémisation.
50 Département qui a comptabilisé 29 morts sur les routes en 2005 (source : Préfecture des AHP), pour une moyenne nationale de 5318 tués (source : Sécurité routière)
51  Il est bien évidemment difficile, lors des observations, de savoir si un des bouquets en place a été déposé par des amis, sauf si cela est mentionné (ce qui est arrivé trois fois : « A notre ami », « Ses copains », « Tes amis »).
52  Parmi les mémorials observés, un comporte une plaque dédicacée par les grands-parents. Là encore, il n’est rien possible de savoir tant que l’on a pas rencontré les poseurs.
53 http://ptit-ange04150.skyblog.com/ .Nom du blog : “Geoffrey, un ange qui nous a quittés”, texte de présentation : « voilà j'ai crée ce skyblog pour rendre hommage a un ami qui nous a quittés le 26 Août 2004..et qui nous manque beaucoup...ce skyblog est fait pour ses amis qui veulent mettre des commentaires à Geo..donc svp si vous voulez mettre des com's vous pouvez mais ..RESPECTEZ...merci d'avance. Geo, on t'aime ... ».
54 http://securoute60000.skyblog.com/ . Nom du blog “La violence routière pas pour moi”, et texte de présentation : « je m'appel Maxime G., je sui élèves en terminal comptabilité à Beauvais.  J'ai créé ce blog sur les accidents de la route plus particulièrement sur l'accident du 10 avril 2005 sur la RN 31 dont une amie à moi fait partie des victimes FANNY 16 ANS ».
55 http://annso04.skyblog.com/index.html . Nom du blog “Marilou 9 ans trop jeune pour mourire ! voilà son histoire et aussi ce qu’on a vécu !!”, et texte de présentation « salu a tous j refai un blog pour parler spécialement de la drogue, la cigarette et le sujet principal marilou qui avait que 9 ans kan elle est morte dans 1 accident a cause d 1 voiture don le conducteur ki avai pris du canabis j tien a se ke vou lacher des coms merci bisou ann so ».
57 La mère de Fanny a également crée le sien en juillet 2006, qu’elle utilise véritablement comme journal intime : http://mamanblessee.skyblog.com/ ; Un de leurs amis a également créé une page perso pour Fanny : http://pageperso.aol.fr/FANNYLAVIE/cariboost1/index.html
58 http://roadpeace.org/internetmemorials/index.php (« This service is for people whose loved ones have been killed as victims of road crashes. The service enables you to place a memorial on the internet, tell other people of the memorial by email, add tributes to the memorial »)
59 Voir le In Memoriam de l’Association Jessica : http://association-jessica-actions.over-blog.com/categorie-266809.html
61 D’ailleurs le nom choisi évoque bien l’idée d’une communication avec les autres, d’un message à faire passer.
62 Il a illustré plusieurs articles dont celui de M. Van Renterghem 2005.
63 « Une action simple, qui ne demande pas beaucoup d'organisation, est de déposer un bouquet de fleurs à l'endroit où un accident récent a eu lieu : c'est un geste très apprécié par les proches des victimes ». Cf. site de la LCVR : http://www.violenceroutiere.org/lcvr/actions/article5.html
64 Elles sont intégrées dans les Plans Départementaux d’Action de Sécurité Routière (PDASR). Ceux-ci sont élaborés chaque année à l'initiative du Préfet et définissent l'ensemble des actions menées dans le département. C'est un outil de concertation et de coordination des projets des différents acteurs, qui comporte trois grands domaines d'intervention : les infrastructures routières, l'éducation, la formation, la prévention, la communication, et enfin le contrôle et les sanctions. Des crédits sont mis à disposition des Préfets pour le financement des actions qu'ils proposent et pour soutenir certaines actions des partenaires, notamment des associations.
65 Où ces mémorials sont désormais intégrés dans des démarches touristiques. Le Panneau pour Marilou est lui aussi en passe de devenir un de ces monuments que l’on vient visiter par curiosité.
66 Il est souvent couplé avec certaines valeurs esthétiques, puisqu’elles sont souvent décrites comme « laides », « pas belles ».
67 Il serait également intéressant d’étudier, parallèlement aux bouquets, la tendance de l’évolution des tombes. L’argument de vente de nombreuses entreprises funéraires étant dorénavant la possibilité de personnalisation du monument et des articles funéraires (http://www.plaquefuneraire.com ). Cf. Vovelle, Bertrand (1993).
68 Personnes que j’ai contacté mais qui n’ont pas voulu m’en parler.
69 Contrairement aux siècles passés, qui semblent davantage avoir préférés le minéral.
70 Une autre distinction pourrait aussi être étudiée à l’intérieur de la catégorie “fleurs fraîches” : fleurs coupées/ plantes en pots/végétaux plantés.
71 Le père de Mikaël achète aussi de l’huile bleue pour mettre dans les lampes de deux de ses autels domestiques.
72 Cette analogie avec le mariage, ou un événement joyeux, est intéressante et a également été formulée par le père de Geoffrey lorsqu’il m’a raconté la « fête de Geoffrey », après son décès : «  j’avais fleuri le chemin donc d’accès de la route jusqu’à la maison, j’avais accroché sur les arbres des fleurs, comme pour un mariage, comme pour une fête d’anniversaire ».
73 Idem pour les arbres. Les langages symboliques associés aux végétaux sont très schématiques.
74 Cf. Goody (1994), et ses réflexions sur la diffusion populaire du langage des fleurs.
75 Des bouquets de bords de route (en général artificiels) sont d’ailleurs parfois mis dans des vases (vrais, ou improvisés avec des bouteilles d’eau découpées).
76 Un constat similaire peut être fait quant aux bougies et à la flamme (lampe à huile toujours allumée, veilleuses allumées tous les soirs, etc.)
77 Idem pour le mobilier funéraire, en particulier les plaques, qui sont parfois mal acceptées étant donné leur côté funéraire trop prononcé, mais laissées par respect pour ceux qui les ont posées.
78 Je renvoie à la mise de place de « Parcs et Forêts de mémoire », dont le principe consiste à déposer les cendres des proches au cœur des racines d’un arbre choisi, parmi certaines essences, en fonction de ce qu’il symbolise ou de son attrait (cf. http://www.arbres-de-memoire.fr )
79 Cf. article de La Provence, 02.05.2005.
80 En Australie et aux États-Unis, les bornes de mémoire ont souvent pour base une croix blanche.
81 Une des façons utilisée alors pour personnaliser ce monument standard ?
82 Aujourd’hui, seule celles que les changements de routes n’ont pas touché sont encore visibles.
83 Cote 6 M 77 aux Archives départementales des AHP.
84 Une seule borne a été repérée avec une plaque portant l’inscription « Tués accidentellement par un chauffard ivre le 11.02.1999 ».
85 La part des poèmes inventés pour cet événement précis, et de ceux réadaptés à la personne défunte, ou bien intégralement recopiés, serait d’ailleurs à étudier.
86 Je note qu’aucun informateur ne m’a parlé de la voix du défunt, contrairement aux odeurs qui elles ont été évoquées par les mères de Fanny, Marilou, Albin et Geoffrey.
87 Avec, en parallèle, un autre album avec les coupures de presse relatant l’accident.
88 Cf. Delannoy, Viard (2002).
89 Cf. Loi adoptée par le Sénat le 22/06/06, sur le statut et la destination des cendres des personnes dont le corps a fait l’objet d’une crémation. Cf. Urbain (1999 : 200).
90 Celle-ci rattrape les bornes lorsque les bouquets fanent ou dépérissent, et malgré toute les tentatives pour les rendre le plus résistantes possible. Cette lutte permanente contre l’effacement me semble la plus touchante.
91 Sur le lien entre mémoire et identité, je renvoie à J. Candau (1996).
92 Au sens entendu dans les Beaux-Arts : « composition (nature morte le plus souvent) évoquant de manière symbolique la destinée mortelle de l’homme ».

Pour citer cet article :

Nicolas, Laetitia. "Les bouquets funéraires des bords de routes". Imageson.org, 30 janvier 2007 [En ligne]
http://www.imageson.org/document860.html
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