L'article présenté ci-dessous a été publié dans "Provence Historique", tome LII – fasicule 209, juillet-août-septembre 2002 pp. 323-236.
Il ne figurait que trois photographies dans l’édition papier. Le seul remaniement porte donc sur l'iconographie, avantage précieux fourni par l'édition électronique. IL est appréciable de pouvoir joindre plus d'exemples de clichés pris par les Excursionnistes marseillais, avec l'aimable autorisation des Archives de Marseille.
| « Buveurs d’air », Saint-Zacharie environs (Var), retour de Sainte-Baume Auteur : Eugène Isnardon, s.d. [vers 1900], © Archives de Marseille : 33 Fi 3255 Plaque positive 8,5 x 10 cm. |
La collection photographique de la société des excursionnistes marseillais a été donnée aux Archives de Marseille en 1996. Elle est composée de 6596 plaques de verre dont les auteurs amateurs sont les excursionnistes eux-mêmes, de 7000 cartes postales envoyées par les membres au siège de la société (seules les cartes de l'étranger ne sont pas encore traitées), de 2766 tirages originaux réunis en 16 albums "de famille".
Du début du XXème siècle aux années 1950, cette collection nous entraîne sur les chemins de la Provence mais aussi aux confins des cinq continents. Elle offre aux chercheurs des perspectives dans de multiples domaines : pratique de l'excursionnisme et du voyage, histoire de l'architecture, des mentalités et de la photographie, de la géographie et de l'urbanisme, des paysages,…
Marie-Noelle Perrin, Archives de Marseille
| « Un groupe d'excursionnistes pose lors d'une halte dans la forêt de la Sainte-Baume. » Auteur : Alfred Geneste, s.d. [vers 1900], © Archives de Marseille : 33 Fi 1982 Plaque de verre stéréoscopique positive 45x107 mm. |
Le regard insolite que la Société des excursionnistes marseillais porte à la fin du XIXe siècle sur la Provence s’inscrit dans une quête de racines, de connaissances scientifiques et culturelles, associée au développement des sociétés sportives. L’excursion apparaît comme un voyage, si petit soit-il, comme une occasion de rencontres, de découvertes.
L’importante collection photographique donnée aux Archives de Marseille1 livre une part de la mémoire de cette Société fondée en 1897 et toujours très active, pour qui le titre de ce colloque Agir ensemble pourrait bien avoir été une devise. Agir ensemble en apprenant d’abord à connaître la Provence autrement, agir ensemble en partageant des émotions nouvelles, et enfin agir ensemble en inscrivant un sentiment d’appartenance, mobilisateur de nombreuses énergies.
Compte tenu de l’importance de ce fonds, notre étude portera sur une période chronologique courte, située entre 1897 et 1914, période fondatrice de l’esprit « excur », selon leur propre expression.
Dans ce temps du loisir partagé, l’expérience de soi et de la Nature pousse les excursionnistes marseillais vers une nouvelle définition de leur environnement qui devient un spectacle, un sujet d’explorations, de contemplations et de nouveaux rituels visibles sur les clichés, et perceptibles à la lecture des Bulletins annuels. L’excursion en Provence, photographiée, prend une autre fonction qui dépasse largement la promenade du dimanche : elle traduit une relation nouvelle entre l’homme et son territoire. Pour interroger cette société, ses rites et ses pratiques, nous croiserons les sources iconographiques avec des sources écrites et orales pour recueillir davantage d’éléments constitutifs d’une histoire commune.
Un hommage mérite d’être rendu à ces excursionnistes photographes amateurs qui ont fait face à plusieurs difficultés, dont le poids et l’encombrement du matériel ne sont pas les moindres, et qui nous font partager les exploits et les découvertes des simples marcheurs comme des « champions. »
La Société des Excursionnistes Marseillais est créée officiellement en 1897 lors d’une sortie à la source de la Glacière, dans le massif de la Sainte-Baume, pour répondre à une double demande collective : il s’agit d’obtenir des tarifs réduits auprès de la compagnie PLM, et d’organiser « chaque quinzaine, au moins, une excursion utile et agréable dirigée par des guides sûrs. »2. La Provence est présentée dans les Bulletins annuels comme un site idéal d’excursion pour des Marseillais qui souhaitent allier oxygénation, sérénité, développement du corps et de l’esprit, proximité. Une sortie ne fait pas l’excursion, c’est la répétition qui ritualise, suscite la curiosité et la découverte, et fournit un prolongement bénéfique toute la semaine.
Le désir de se promener « loin de l’air pernicieux des cafés »3 gagne ces Marseillais qui ne possèdent ni bastide ni cabanon, mais se félicitent d’avoir « bon pied, bon œil et bon jarret »4. Leur appartenance socio professionnelle présente des caractères proches de la classe de loisir étudiée par Alain Corbin : « Ils font localement figure de petits notables parce que précisément ils apparaissent capables de maîtriser leur propre temps de vie. »5 Les excurs sont principalement employés, enseignants, sous-officiers, artisans et commerçants. Entrer dans la Société des excursionnistes marseillais ne suppose pas seulement des aptitudes physiques, elle impose également des qualités morales que le double parrainage cautionne : « On ne faisait pas entrer n’importe qui, parce que si vous faites partie des excurs, c’est une garantie… »6 précise un témoin inscrit dès sa naissance. Tout nouvel adhérent, sur un modèle de fonctionnement proche des cercles, s’engage à suivre un code de convenances, à répondre aux mêmes gages de respectabilité, à faire partie d’un groupe et en partager l’esprit. Les dames et demoiselles sont loin d’être les dernières à gravir les sentiers, ou à escalader7… mais leur accès, au début de la Société, est tributaire de l’adhésion du mari ou des parents.
L’effort physique reprend la structure de l’épreuve initiatique et les fondateurs ne s’y sont pas trompés en créant l’épreuve du livret8, ou le critérium de marche en montagne qui remplissent plusieurs fonctions : par le surpassement et les distinctions elles créent un lien social, une solidarité dans l’effort, un sentiment d’appartenance, fondateurs de l’esprit excur. Parce que ces épreuves ont lieu dans la région marseillaise, elles soulignent l’importance d’un territoire de proximité qu’il convient de mieux connaître.
L’étude des sorties de l’année 1897 met en valeur des itinéraires qui vont devenir incontournables pour tout nouvel adhérent, c’est pourquoi nous leur accorderons un rôle de référence, mais le périmètre des sorties s’élargit rapidement9. On peut distinguer trois types d’orientations : l’ascension des sommets de Provence intérieure, ceux du littoral, et les sites historiques.
| « Vue générale du pic de Bertagne dans le massif de la Sainte-Baume. » Auteur : anonyme, s.d. [vers 1900], © Archives de Marseille : 33 Fi 2741 Plaque de verre stéréoscopique positive 45x107 mm. |
L’exploration du massif de la Sainte-Baume (en particulier la Glacière, le Pic de Bertagne, le Saint Pilon) présente les qualités fondamentales de la sortie idéale : les excurs y trouvent l’attrait de la forêt, un antique lieu de pèlerinage dédié à Sainte Marie-Madeleine, et un magnifique panorama au sommet , « de quoi suffire à la gloire de notre département ! »10 De plus, la Sainte-Baume revêt un statut à part dans l’histoire des « buveurs d’air » en tant que lieu de création de la Société , mais les autres sommets des Bouches-du-Rhône sont explorés dès la première année : le massif de l’Etoile (Pilon du Roi, Notre-Dame des Anges), la chaîne de Sainte Victoire et les Monts Auréliens proposent divers niveaux de difficultés et des découvertes géologiques et botaniques.
| « La halte des excursionnistes sur le chemin dans la forêt de la Sainte-Baume. » Auteur : Duce, s.d. [vers 1900], © Archives de Marseille : 33 Fi 858 Plaque de verre stéréoscopique positive 45x107 mm. |
La Provence du littoral fournit des sites d’excursions appréciables toujours à proximité de Marseille, « sous le double aspect terrestre et maritime »11. Les calanques entre Marseille et Cassis (Marseilleveyre, Port-Miou…) procurent à ces citadins une dépense physique et leur permettent de participer au désir de rivage12 que Alain Corbin a mis en valeur pour le XIXe siècle. Le président Léon Gautier-Descottes, à l’occasion du cinquantenaire de la Société, exprime son enthousiasme sur un ton proche de celui des fondateurs : « l’excursionniste qui sait aller les voir, et en découvrir le charme pénétrant, ne saurait admettre à sa découverte une comparaison quelconque. Ses muscles ont su y trouver le plus parfait des stades « sans gradins », son esprit ; les solitudes les plus totales et les plus propices à une saine détente, non loin de la grande ville où il peine son labeur quotidien »13.
Ce style enflammé n’est pas réservé aux calanques, l’exaltation de lieux emblématiques de la Côte d’Azur inspire également les rapporteurs d’excursion : « Avec la rougeur du sol, la verdure des bois, le bleu vif de la mer, c’est une réunion étonnante de beautés presque toujours séparées ailleurs. Oh ! quel beau pays que notre Provence ! »14
L’histoire de la Provence fait l’objet de sorties spécifiquement touristiques parfois moins sportives, mais répondant tout autant aux statuts de l’association : « faire connaître notre chère Provence et la faire aimer autant que nous l’aimons »15
| « L'intérieur du théâtre antique d'Orange. » Auteur : anonyme, s.d. [vers 1900], © Archives de Marseille : 33 Fi 2962 Plaque de verre stéréoscopique négative 45x107 mm. |
La Provence monumentale présente, dans ce fonds iconographique, le patrimoine comme un emblème de l’appartenance collective, et un support pédagogique en trois temps : le jour de la sortie, au siège devant un public plus large, et l’année suivante dans le Bulletin.
En effet, au delà des commentaires scientifiques dispensés au cours de la sortie par des spécialistes, la Société organise des conférences illustrées qui offrent une continuité précieuse à l’excursion, et servent efficacement un prosélytisme. Revoir la photographie d’un lieu visité et découvrir le passé qui s’y rattache permet à l’ensemble de la communauté de renouer avec la région sous un angle plus scientifique. Enfin, les comptes rendus de conférences dans les Bulletins annuels soulignent un souci de valorisation des vestiges du passé considérés comme les lieux les plus dignes d’être représentés.
Les ruines de l’ermitage de Notre-Dame-des-Anges, situées sur un escarpement rocheux dominé par le Puech de Mimet, sont l’objet d’une sortie rituelle en souvenir de la première sortie affichée et organisée le 24 janvier 1897… Arles et Alyscamps, l’abbaye de Montmajour sont visités plusieurs fois par an et photographiés : le plaisir de visiter des sites mémorables leur donne même la possibilité de retrouver des textes anciens, et l’excursion devient alors une « commémoration du site glorifié»16.
La répétition des visites de lieux emblématiques répond à un désir commun de faire découvrir la Provence au plus grand nombre ; comme l’effectif de la Société connaît une expansion régulière, ces visites connaissent un grand succès et contribuent à fédérer le groupe autour de l’histoire de la région et de la Société.
Sortir de Marseille et gravir les sentiers de Provence permet aux excurs de changer d’état : dès qu’ils quittent la ville, en chemin de fer ou à pied, ils vont à la rencontre d’une nature sauvage pour retrouver la part la plus authentique d’eux-mêmes et les photographes nous font partager ces émotions et une nouvelle approche du territoire.
| « Un groupe d'excursionnistes sur le chemin de la calanque de Cortiou. » Auteur : Eugène Isnardon, s.d. [vers 1900], © Archives de Marseille : 33 Fi 3072 Plaque de verre positive 8,5x10 cm |
L’excursion impose une éducation de l’œil et c’est sans doute pour cela qu’elle est à l’origine de sorties spécifiquement photographiques, rarement détaillées dans les Bulletins, comme si ces moments étaient réservés aux seuls photographes amateurs. En revanche, le résultat de ces sorties est rendu accessible à l’ensemble de la communauté à l’occasion de concours, d’expositions, ou de dons d’albums à la Société. Lorsque le photographe légende ses plaques de verre, il écrit pour la postérité, cherche à prévenir les risques d’effacement de la mémoire collective du fait qu’il offre ses clichés à la Société.
Ces photographies proposent diverses façons de montrer les lieux accessibles aux marcheurs, et livrent leur admiration devant une nature qu’ils subliment aussi dans les Bulletins : « L’âme de l’homme est une parcelle de l’âme de la Nature. »17 L’imaginaire excursionniste répond à des codes, des repères spécifiques présents sur les images comme dans les textes.
Les photographes expriment le besoin de se régénérer de ces citadins, c’est pourquoi des sujets de clichés se retrouvent régulièrement dans ce corpus : les sources et fontaines, les grottes, les sommets. Ils célèbrent à la fois la performance physique, les bienfaits du dépassement de soi, le plaisir du repos bien mérité.
L’importance de l’eau18 pour des adeptes de la marche est bien naturelle, mais au delà du rafraîchissement, c’est un excellent sujet de cliché qui donne à voir divers sens esthétiques et symboliques. Certains photographes en profitent pour souligner le panorama, la végétation luxuriante, la fécondité des terres arrosées, d’autres saisissent le rapport entre l’homme et la nature, le repos du groupe, les jeux d’ombres et de lumière. Les eaux vives et claires des Encanaux qui descendent en cascades offrent des images pittoresques, « le tout donnant l’illusion d’un coin du Dauphiné transporté à Auriol. »19
Les photographes amateurs, se plaçant dans la suite des romantiques, privilégient les promontoires rocheux comme si l’ascension devenait principalement émotion, source d’émerveillement. La recherche du pittoresque concilie la satisfaction d’une prise de vue, l’observation, la saisie de l’instantané, et fait oublier l’effort de l’excursionniste ou ses limites. La représentation paysagère la plus spectaculaire est la falaise qui propose une vision documentaire et esthétique du lieu. Certains photographes fixent ainsi des images vertigineuses d’à-pics impressionnants (calanque du Devenson20) tandis que Eugène Boulle, en prenant une vue du Cap Blanc situé dans le massif des Maures, présente un littoral inaccessible et insiste sur la confrontation entre les deux éléments terre et mer.
| « Panorama sur les falaises du Devenson dans les calanques. » Auteur : anonyme, s.d. [vers 1900], © Archives de Marseille : 33 Fi 2686 Plaque de verre stéréoscopique positive 45x107 mm. |
La sensibilité au maritime qu’expriment un bateau sur l’eau ou le spectacle de la nature en colère devient source d’inspiration pour les photographes excursionnistes dont certaines réalisations rappellent les œuvres de peintres provençaux21. Le décor naturel, la lumière, expriment l’essence même de la nature changeante du lieu, très présente sur les images des amateurs photographes. Au delà de la photographie d’art, les compositions nourrissent une invitation au départ, à la solitude très romantique, propre au XIXes, souvent exprimée par les rapports d’excursion.
Certaines images soulignent un bien-être à prendre son temps dans un décor paisible, favorable à la méditation, où les excurs expérimentent la fusion avec la nature. Le contact régulier avec les éléments et en particulier avec un air pur, inspiré des propos hygiénistes, devient l’élément fort de l’excursion.
| « Un groupe d'escaladeurs dans une cheminée (lieu non identifié). » Auteur : anonyme, s.d. [vers 1900], © Archives de Marseille : 33 Fi 1740 Plaque de verre stéréoscopique positive 45x107 mm. |
L’invitation au retour à la nature, ainsi photographiée, porte un autre message : elle est chargée de prouver les bienfaits de l’excursion, et de promouvoir la vertu contre les vices de la ville.
Dans la photographie d’excursion, les personnes rencontrées, jouent un rôle très important : elles donnent vie à un décor, fournissent à l’image une authenticité et un attrait personnel que le photographe cherche à enregistrer. Les clichés présentent l’Autre comme objet de curiosité du fait de sa différence, au moyen d’une description assez schématique pour être comprise par le plus grand nombre. En une seule vue, l’image doit contenir le pittoresque que le photographe attribue à une société encore à l’écart de la société industrielle et urbaine. Dans ce cas, la construction de schémas stéréotypés propose des modèles de types humains conventionnels, simplistes et souvent naïfs. Pour les excursionnistes, l’élément humain est difficile à saisir, et pourtant il est indispensable pour déceler le caractère d’une région… Les habitants rencontrés, qui ne sont pas citadins, et pourtant presque des voisins, prennent un autre statut, ils deviennent un peuple (de paysans, de marins…) qui compose le « pays ».
Des vues prises à Martigues sont nombreuses : ce lieu d’excursion photographique est apprécié pour la multiplicité des sujets et la qualité de la lumière qui favorise des effets artistiques. L’auteur désire présenter le pécheur dans son environnement quotidien sans mettre en valeur le spectacle du métier à l’œuvre. Le costume, les nasses et cordages servent de support d’identification, mais semblent écraser le pécheur assis. Cette mise en scène, chargée de proposer la globalité d’un stéréotype, paraît intimider le pécheur, peu habitué à l’immobilité due à la pose et au regard des spectateurs. Alfred Geneste que Noëlle Colombié voit comme un photographe-documentaire22 cherche souvent à « enregistrer le rapport entre le personnage, son activité et son environnement, au sens paysager. »23 Ce rapport est précisément le produit d’une subjectivité du photographe qui nous renvoie sa représentation.
| « Martigues. Intérieur d’une cabane de pêcheur » Auteur : Alfred Geneste, s.d. [vers 1900], © Archives de Marseille : 33 Fi 1969 Plaque stéréoscopique positive 45 x 107 mm |
Le charme bucolique attire les excurs en quête de pittoresque provençal. Ils se trouvent rassurés et charmés par cette population qui vit dans une nature encore sauvage, et leur fournit simultanément un dépaysement et une rencontre. Parmi les clichés standardisés nombreux décrivent le berger, le paysan, ou le montagnard. Le constat des excurs devant l’isolement, le « retard » de ces populations aboutit à une célébration d’une vie plus authentique, qui génère une sérénité, une simplicité enviables. Anne-Marie Granet-Abisset24 a constaté une « patrimonialisation des sociétés traditionnelles » dans le cas alpin, qui se trouve également dans ce corpus. Les photographes excursionnistes choisissent souvent une mise en scène positive du « retard » comme élément pittoresque d’une région.
| « Les cabanes du village des Saintes-Maries-de-la-Mer. » Auteur : Duce, s.d. [vers 1900] , © Archives de Marseille : 33 Fi 1074 Plaque de verre stéréoscopique positive 45x107 mm. |
Les excurs entretiennent avec l’espace des rapports contradictoires : ils recherchent un milieu naturel et sauvage, et sont pourtant émerveillés par l’emprise de l’homme qu’ils photographient abondamment. Leur fascination pour les évolutions technologiques, économiques ou culturelles traduit la curiosité intellectuelle de cette classe moyenne, avide de connaissances et de progrès. Pleine de contradictions, cette société est passionnée par les nouveautés tout en étant terriblement attachée au passé, aux traditions, à la nature sauvage. Poussés par le besoin de fixer sur la pellicule des marques de modernité, les excurs veulent inscrire l’«arrachement au passé »25 qu’elle provoque à leurs yeux. Ainsi, de nombreuses sorties sont organisées à l’occasion d’un lancement de bateau à Port-de-Bouc ou La Ciotat26, et les clichés traduisent un enthousiasme et une confiance dans l’homme. Les grands ouvrages prennent un autre sens, à la lecture des photographies, ils mettent en valeur le recul de la Nature devant l’homme qui en a redessiné les bornes : la réalisation des aqueducs ou les ponts comme celui du Vallon des Auffes à Marseille force l’admiration des excurs pour les grands ouvrages d’art.
La présidence de la Société par Dominique Piazza, inventeur de la carte postale illustrée, a certainement influencé de nombreux excursionnistes photographes amateurs à publier leurs clichés sous forme de cartes postales. Les standards de la représentation deviennent des éléments de leur imaginaire qui s’imposent dans la Société comme modèles, par la masse du public touché. Comme le soulignent Gilles Boetsch et Christiane Villain-Gandossi, « Les fonctions du stéréotype participent au maintien de la cohésion du groupe »27 : les excurs diffusent par leurs photographies, cartes postales ou discours, des symboles facilement assimilés qui favorisent une pensée commune, une représentation conforme, et constituent la base d’un sentiment d’appartenance.
L’identité collective proposée par les photographes excursionnistes représente une vue de la vie du groupe, à travers l’objectif d’un membre de cette communauté. Les auteurs de clichés œuvrent à deux niveaux dans la mesure où ils partagent les rites et les valeurs du groupe tout en écrivant l’histoire commune. C’est un regard particulier qui exprime une mission que se fixent beaucoup d’excursionnistes : témoigner d’une appartenance, glorifier la Société.
| « La lessive de l'excursionniste dans un ruisseau (lieu non identifié). » Auteur : anonyme, s.d. [vers 1900] , © Archives de Marseille : 33 Fi 2760 Plaque de verre stéréoscopique positive 45x107 mm. |
L’importance du rite dans l’activité excursionniste est fondamentale, D. Femenias le constate pour tout sport :« Ritualiser, c’est exprimer tout autant qu’enseigner ou apprendre à ressentir. »28 Si l’on envisage le rite comme ce qui structure la communauté, les statuts de la Société des excursionnistes marseillais mettent parfaitement en place les bases d’un dépassement de soi à partir de discipline, rhétorique de l’ordre, « rigueur morale »29, respect des autres, et de la Nature.
| « Vue générale du Roucas et du plateau de Vitrolles. » Auteurt : Alfred Reynier-Vigne, s.d. [vers 1900] , © Archives de Marseille : 33 Fi 5215 Plaque de verre négative 9x12 cm. |
Le rite identitaire prend forme dès la remise de l’insigne aux couleurs de la Société. Cet insigne, considéré comme un attribut de conformité au groupe, est fondateur d’une cohésion : si les molletières, la biasse ou la cape sont portées à la fin du XIXe siècle par la plupart des excursionnistes, qu’ils soient membres du Club alpin français ou du Touring Club de France, en revanche le port de l’insigne excur, indispensable pour toute sortie, crée la différence et l’appartenance.
La connaissance d’un milieu et la sensibilité partagée ainsi que l’intimité collective sont fondateurs de cohésion qui passe par un inventaire des richesses, le plaisir de nommer, la thésaurisation des connaissances en matière de géologie, faune, flore de Provence. Il ne suffit pas de connaître, la sortie permet d’herboriser, de rapporter chez soi un peu de cette Provence : la cueillette des bruyères, des roses du Val-d’Aren, près de Bandol, ou du mimosa, fait partie intégrante de leur mission hebdomadaire : « Arriver à Cassis sans avoir sa provision de bruyère odorante, de roumanié, de farigoule, quelle honte pour un excursionniste ! » peut-on lire en 1899… Les portraits collectifs qui se font, à l’occasion de ces sorties botaniques ou scientifiques, inscrivent le groupe pour la postérité, en rassemblant les excurs dans un nouvel espace communautaire.
Par le regard, les excursionnistes s’approprient le territoire, et l’inscrivent dans les Bulletins : « Nous sommes devenus de grands propriétaires sans le savoir » s’étonne un chroniqueur en 1900… Pourtant cette observation trouve son accomplissement dans des actes très précis car les excursionnistes ne sont pas seulement des contemplatifs, leur univers identitaire n’est pas seulement limité à la photographie… Ils agissent ensemble ! Cette Société se mobilise d’ailleurs contre toutes les formes de menaces : urbanisation, industrialisation, incendies…et le combat qu’ils ont mené pour la défense de la calanque de Port- Miou le 13 mars 1910 est relaté dans la presse30.
Un signe d’appropriation particulièrement visible n’est-il pas le balisage collectif des sentiers et chemins ? Si le but initial est la sécurité et l’orientation, il n’en demeure pas moins une forme de prise de possession collective d’un espace visité et presque conquis. Leur engagement est à l’origine de travaux d’entretien des sentiers et des sources, d’actions d’échenillage de la pinède provençale. La transformation de ruines en refuge, la réparation de rampes, la réfection de citernes, la mise en place de pharmacies dans les calanques, sont aussi significatives d’une appropriation que l’installation d’un drapeau au sommet du Pic de Bertagne le 27 août 1899… Ces actions sont naturellement d’intérêt général, mais elles marquent le territoire provençal sous une empreinte excursionniste bien visible, et les clichés pérennisent ces travaux collectifs.
L’appropriation trouve son expression majeure dans la toponymie de la région marseillaise et provençale qui inscrit officiellement l’histoire de la Société par une longue liste de personnalités dont la brèche Chabran (Carpiagne), le refuge Ruat (Glacière), la pointe Piazza (Marseilleveyre), le sentier Poucel (forêt de la Sainte-Baume) pour simples exemples31.
La Provence se présente comme le cadre idéal d’une sociabilité affichée par de nombreuses photographies car la cohésion du groupe est entretenue et mise en scène dans ces moments confraternels. Les clichés nous donnent beaucoup à voir l’occupation de l’espace provençal par les excurs massivement présents dans les lieux de convivialité.
Les clichés de groupe produisent, comme dans les albums de famille, une mémoire de l’ascendance, des amis proches, en écrivant l’histoire de la Société. Ces portraits collectifs portent un sens social très fort : leur récurrence met l’accent sur une appartenance, mais plus encore sur l’objectif du photographe, sensé répondre aux attentes de son futur public.
Lorsque L. Cauvin32 impose le rapprochement de la troupe pour immortaliser une étape, moment idéal pour les clichés, il exprime sa volonté de faire figurer tout le monde : ce souci d’inscrire l’ensemble de la tribu affiche une pratique de sociabilité harmonieuse, un respect du collectif très conforme à l’esprit excur. Les photographies de groupe renvoient également à l’effectif sans cesse en augmentation, à la plus grande satisfaction des chroniqueurs : « Dans une ville, même de l’importance de Marseille, quand on a déjà enrôlé 2281 adhérents, il est vraiment fort beau d’en recruter encore 420, en l’état surtout des innombrables Sociétés y donnant satisfaction à des goûts similaires. (…) Oui, quand on est dans une Société il faut se réjouir de son développement numérique »33. Ce type de discours répété dans la plupart des Bulletins jusqu’en 1914 pose les éléments fondamentaux de l’âme tribale, généralise le sentiment rassurant de faire partie de cette grande famille, et scelle la fusion entre les membres. Cependant, le partage du succès d’une performance réalisée en commun crée des petits groupes à l’intérieur desquels on perçoit une solidarité spécifique : les groupes comme les « Choux-crémistes », le Rocher-club, les « Pieds-Ferrés » ou les « Casse-Pieds » traduisent des affinités qui excluent parfois le nouveau venu.
La vie communautaire pendant l’excursion s’ordonne autour de moments de partage et de repos. Tandis que les « Pieds-sous-la-table »34 préfèrent prendre leur repas au restaurant, le repas tiré hors du sac est la pratique coutumière des « Prévisionnistes », amateurs de nouveaux usages alimentaires : les témoignages photographiques soulignent l’importance de l’occupation du sol par les pique-niqueurs qui ont toujours le souci de « ne laisser sur leur passage aucune trace, pour nous c’est une question de principe. »35 L’appropriation du lieu s’accompagne de son respect.
Hors du cadre de la sortie, le banquet devient un rite d’assimilation de valeurs, il fonde la cohésion du groupe et sacralise l’espace collectif où il a été pris. Ainsi, le château de Valabre ou le restaurant Arquier à Roquefavour représentent, dans le récit collectif, la douceur de faire partie de la tribu… Le succès des fêtes annuelles donne l’occasion de montrer la bonne santé de la société, la cohésion du groupe, et sert de publicité pour séduire de nouveaux adeptes. Le rôle des photographies est extrêmement important à ce niveau : elles donnent à voir un instant de communion très fédérateur. Les danses, comme les traditionnelles polonaise ou farandole, soulignent le lien social et structurent la sociabilité spécifique des excurs.
Cette connaissance de la Provence s’accompagne de valeurs régionalistes, voisines du félibrige dont ils sont très proches, mais la langue n’y joue pas le même rôle, ils écrivent peu en provençal, et ne l’emploient pas comme un marqueur identitaire primordial. L’abbé Spariat, le curé de Pourcieux et « apôtre de la prédication provençale »36, participe à de nombreuses excursions, et les sorties en Provence sont souvent agrémentées d’une séquence culturelle où le « brave » Charloun Rieu, le poète du Paradou déclame ses compositions dont la Mazurka souto lei pin.
La complémentarité entre les photos-souvenir et les commentaires des comptes rendus inscrit un imaginaire collectif sur la longue durée. Les photographies servent à la diffusion sociale d’une conduite excursionniste, elles sont ressenties comme une preuve de la pratique, comme le symbole d’un bonheur collectif. Derrière ces récits à vocation globalisante officielle que sont les photographies, il serait naïf de ne pas entrevoir certains clivages sociaux dont la perception est plus difficile à saisir.
La « conquête » de la Provence prend la forme d’un assaut multiforme des excursionnistes marseillais : ils en gravissent tous les sentiers, ils en célèbrent l’histoire, ils l’immortalisent en toute saison par des clichés et des rapports détaillés. Cette importante collection iconographique propose des documents d’histoire sociale et locale précieux. Elle met en relief un univers de pratiques nouvelles, une modification des loisirs, et cristallise un sentiment d’appartenance qui dépasse même la Provence.
Ces clichés affichent une évolution de la sensibilité, passant du pittoresque à une mise en valeur du spectaculaire et de la performance physique. L’ampleur de l’effectif croissant et la longévité de cette Société témoignent des modalités d’inscription de l’histoire collective d’une communauté qui modélise l’endogamie pour garantir la survie du groupe.
La structuration de la mémoire collective, entretenue par les images et les récits, fait émerger des mythes et des héros qui nourrissent toujours l’imaginaire : les pionniers ont droit à la légende, leur mérite est célébré, et la fidélité à leurs valeurs devient l’obsession d’une génération très militante, parfois prisonnière du passé et moins décidée à inscrire une nouvelle histoire.