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Bernard Cousin

La vie au village figurée et transfigurée

Les ex-voto d’Eusèbe Nicolas

Le présent article est une version, légèrement remaniée, d’un texte publié dans Images de la Provence. Les représentations iconographiques de la fin du Moyen Âge au milieu du XXe siècle, PUP, Aix-en-Provence, 1992. La version présentée ici comprend la reproduction de l’ensemble des illustrations, à savoir les quatorze ex-voto du sanctuaire de Notre-Dame du Beausset-Vieux peints par Eusèbe Nicolas. Elle est complétée par une note sur l’esquisse au crayon de l’ex-voto de 1855 d’Ernest Julien, découverte en 2004.

Depuis le XVIIe siècle la Provence est une terre d’ex-voto peints. Entendons par là que, suite à une situation de danger ou de péril, l’homme ou la femme qui a invoqué le Ciel pour sa protection ou celle des siens, et qui estime avoir été exaucé, choisit souvent, pour remercier son protecteur céleste, de déposer en action de grâces dans une chapelle un petit tableau peint qui représente à la fois la scène de danger et la protection céleste. Provence, terre d’ex-voto peints, peut-on dire, car ce sont plusieurs milliers de petits tableaux qui ont ainsi été donnés; il en reste encore quatre mille, entre Rhône et Var, dispersés dans plus d’une centaine de sanctuaires1.

Notre-Dame du Beausset-Vieux est l’une de ces chapelles. Construite au Moyen Âge, à l’époque où les villageois occupaient ce site perché et fortifié, elle devint chapelle de terroir, entretenue par un ermite, lorsque la population s’installa dans la plaine au XVIe siècle, sur le site actuel du village du Beausset, à une vingtaine de kilomètres au Nord-Ouest de Toulon. C’est dans cette ancienne chapelle, qui rappelle ses origines à la communauté villageoise, que les habitants du Beausset déposèrent aux XVIIIe et XIXe siècles leurs ex-voto peints dédiés à la Vierge. Parmi la petite centaine de tableaux conservés, quatorze sont l’oeuvre d'un peintre du village, Eusèbe Nicolas2. Certes Eusèbe Nicolas ne peut rivaliser en célébrité avec un autre enfant du pays, Portalis. Bien au contraire, son nom n’a pas franchi les limites du terroir. Mais il présente à mes yeux l'intérêt de fournir, avec ses quatorze ex-voto, une vision de l’intérieur de la vie au village dans la Provence varoise au coeur du XIXe siècle.

En effet Eusèbe Nicolas est né au Beausset le 24 février 1828. Il est le fils de Pierre Antoine Nicolas, maçon, qui signe d’une écriture peu sûre le registre d’état civil3. Le parrain d'Eusèbe, est un propriétaire, qui lui transmet son prénom, Balthazard, en troisième rang seulement. Mais la famille Nicolas n’est pas riche: lors du mariage des parents d'Eusèbe, en 1813, Catherine, l’épouse native du Beausset, n’apporte en dot aucun bien, en dehors de ses "hardes, linges et proviments estimés à 800 francs"4 4. Quant au mari, Pierre Antoine, il est né à Cassis dans une famille modeste : son père était tailleur d’habit. Bien que le métier change, la tradition artisanale se perpétue dans la famille à la génération d’Eusèbe. Il a six frères et soeurs, dont quatre meurent en bas âge. Le seul frère qui survit, Jean-François, qui est l’aîné d’Eusèbe de neuf ans, devient maçon comme son père. Eusèbe, lui aussi travaille de ses mains, comme menuisier. Mais plus que les autres membres de sa famille, ses mains lui servent de moyen d'expression, car il est sourd-muet.

Avec ses 3000 habitants, le village dans lequel grandit Eusèbe Nicolas, sous la Monarchie de Juillet, est un de ces bourgs provençaux que Maurice Aghulon a caractérisé par l’expression de village urbanisé. Proche de la côte, dont il est cependant séparé par les gorges d’0llioules, Le Beausset a une activité liée à la richesse et à la diversité de son terroir: "une partie du territoire produit un vin excellent pour les colonies; on y recueille aussi du blé, de l'huile, des capres, mais peu de fruits. Les forêts du pays sont considérables et garnies de pins; on en retire la résine dont on fait la poix, le galipot, l'eau de thérébentine. La principale industrie est la fabrication du charbon de bois qu'on porte à Toulon et Marseille"5 5. Dans un département où les sentiments républicains et anticléricaux s’expriment avec force dès le milieu du XlXe siècle, Le Beausset fait figure d’exception conservatrice : le pourcentage des votes de gauche n’y est que de 20% en 1849, soit l’un des plus faibles du département; en revanche une forte majorité s’y dégage en faveur de Louis Napoléon au plébiscite de 1851.

Pour ce jeune homme handicapé, qui ne peut communiquer normalement, et qui a grandi dans un milieu de petits artisans, dans un village conservateur blotti au pied de sa chapelle protectrice, la peinture de tableaux votifs réalisés à la demande de Beaussetans pour être déposés dans la chapelle Notre-Dame, est plus qu’une activité annexe et peu rémunératrice (il fait payer cinq francs la réalisation d'un ex-voto) : c’est un moyen de s’exprimer unique, une prise de parole par l’image, dans un cadre préétabli et codifié, celui de l’ex-voto peint. Cela explique la minutie, le soin qu’il met à peindre ses tableaux, son goût du détail précis et bien réalisé. Nul doute, aussi, que ces ex-voto exposés dans la chapelle aux yeux de tous soient pour Eusèbe Nicolas un objet de fierté. La phrase qu’il écrivit au dos du premier ex-voto qu’il peignit en 1852, alors qu’il n'avait que 24 ans, l’atteste: "Cela ira à N.-D. du Beausset quand il sera fini, il sera le plus joli de l'ermitage".

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1. Ex-voto d’Honorine Audiffren

Ce tableau de 1852 (image 1) est le premier d’une production limitée qui s’étend sur quarante années6. Il fut peint a la demande d’Honorine Audiffren, "préservée de la foudre par la Sainte-Vierge du Beausset-Vieux". La maladresse du peintre est encore sensible sur cette première oeuvre où il ne maîtrise guère la perspective : le rapport de taille entre les personnages au premier plan, et la maison traversée par la foudre est disproportionné. Cependant déjà sont fortement présents les deux caractères qui vont marquer la production d’Eusèbe Nicolas : son insertion dans une tradition picturale, et la marque d’une manière personnelle. La tradition c’est d’abord l’ordonnancement général de la scène, avec une structure en diagonale : en haut à gauche, la Vierge à l’enfant dans son halo de lumière et sa mandorle de nuages, en bas à droite la victime sauvée par l’intercession mariale, qu’un rayon lumineux matérialise. Mais sur ce tableau la tradition picturale de l’ex-voto peint, c’est encore l'attitude des personnages, notamment celle de l’homme qui secourt la victime, ou même la représentation de la foudre qui tombe du ciel en un éclair zigzagant. Mais d’ores et déjà s'affirme l’originalité du trait et des coloris qui va caractériser les tableaux d’Eusèbe Nicolas. Ainsi la Vierge à l’enfant, dans son nuage, flotte au-dessus d'une colline dominée par une chapelle entourée de cyprès; ce paysage stylisé est celui de la chapelle du Beausset-Vieux : la Vierge salvatrice a donc un nom, c’est celle du terroir. Derrière les maladresses d’exécution, la précision du dessin, le fini des couleurs traduisent la volonté du peintre de bien faire, et même pourrait-on dire de faire de son mieux : les formes rondes sont nombreuses (nuages, feuillage des arbres); le dessin se fait aussi anecdotique en valorisant un détail signifiant, comme le pied droit de la victime déchaussé par la foudre.

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2. Ex-voto de Joseph Daumas

Dans l’ex-voto qu’il peint l'année suivante, la personnalité d’Eusèbe Nicolas s’affirme (image 2). Il représente un coup de vent violent qui fait s’écrouler une cheminée; la chute des pierres épargne cependant le jeune Joseph Daumas, âgé de huit ans, surpris dans son sommeil. Le dessin gagne en fermeté, notamment dans la figuration de la maison aux volets fermés, et donne une aperçu très suggestif d’une rue de village provençal. On retrouve, comme sur l’ex-voto de 1852, la Vierge à l’enfant en haut et à gauche du tableau, dans sa mandorle de nuage, au-dessus de la colline dominée par la chapelle. Le goût d’une représentation précise des détails se confirme (escalier menant à la chapelle, pavés de la rue, appareillage des constructions...), sans être incompatible avec des formes iconographiques allégoriques : ainsi le coup de vent dévastateur est personnifié par une bouche, gonflée par un souffle puissant, située dans les nuages.

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3. Ex-voto d’Ernest Julien

L'ex-voto de 1855 (image 3) réalisé pour le petit "Ernest Julien, âgé de un an, sauvé de la mort" est la première scène d’intérieur réalisée par le peintre, puisqu’il s’agit de montrer un enfant au berceau et sa mère agenouillée en prière. Cela n’est pas sans poser des problèmes à Eusèbe Nicolas. Ainsi on note quelques maladresses de perspective dans le dessin de la table et de la chaise, mais on retrouve, appliqué à la représentation d’un intérieur paysan, le goût de la précision que le peintre avait montré dans les scènes extérieures : la cheminée où brûlent les bûches, le tisonnier, la bougie allumée, le crucifix et les "santi belli" (petites statues de saint sous cloche de verre) sont autant de détails pittoresques et soignés. Mais le problème principal posé au peintre par cette scène d’intérieur est la figuration céleste. On se souvient qu’il avait pris l’habitude de situer la Vierge dans les nuages au-dessus le la chapelle du Beausset-Vieux. Il conserve cette représentation toujours localisée au coin haut et gauche du tableau, la figuration de la chapelle étant elle aussi placée dans une nuée. Si la représentation d’une Vierge entourée de nuages n’était pas rare à l’époque sur les ex-voto de scène intérieure, le fait d’y ajouter la chapelle est lui tout-à-fait exceptionnel. On sent bien l’hésitation qu’a dû avoir le peintre devant cette figuration céleste incongrue : va pour la Vierge qui est au Ciel, mais pas pour la chapelle, qui est sur terre, car à cette double figuration il en ajoute une troisième : on peut en effet apercevoir, à travers la porte de la maison largement ouverte sur l’extérieur, le chemin qui monte à Notre-Dame du Beausset-Vieux. D’où un hiatus dans ce tableau entre le réalisme de la scène humaine, et l’irréalisme, les hésitations et les redondances qui caractérisent la représentation du sacré.

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4. Ex-voto de François André Decugis

Dans les années qui suivent, l’originalité de la production picturale votive d’Eusèbe Nicolas se confirme. On peut le voir sur l’ex-voto de François André Decugis (image 4) : le 14 janvier 1862, sa charrette chargée de barils d’huile se renverse; il évite de peu d’être écrasé par son chargement. Cette scène très courante sur les ex-voto du XIXe siècle est traitée sans originalité : la charrette a versé, l'homme est à terre et, près de lui, les femmes prient. La spécificité du tableau réside ailleurs; contrairement à la manière habituelle des peintres d’ex-voto, chaque espace du tableau est ici travaillé. Eusèbe Nicolas a mis autant de soin à la représentation du paysage, où l'on retrouve des courbes ondulantes, les arbres touffus, la maison au lointain avec son panache de fumée, et même un ciel étoilé où brille un croissant de lune, que dans celle des personnages humains et célestes. Bien sûr il n’oublie pas la chapelle du Beausset-Vieux que l’on distingue nettement à l’arrière plan, sous la figuration de la Vierge.

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5. Ex-voto de Barthélémy Gueirard

L’ex-voto de Barthélémy Gueirard (image 5) nous conduit au milieu de la forêt, dans le monde des bûcherons, où cet adolescent de douze ans a survécu à une hémorragie consécutive à un mauvais coup de hache par "l'intercession de Notre-Dame du Vieux Beausset et par les soins d'André Espanet qui l'a trouvé évanoui" comme le précise la légende. C’est l'occasion pour Eusèbe Nicolas de nous montrer un monde différent, peu humanisé que constituent au premier plan une forêt dense et dans le lointain des sommets arides et répulsifs : pas d'habitation dans ce paysage, pas même la présence tutélaire de la chapelle Notre-Dame : nous sommes bien dans un milieu hostile à l’homme, où l’entraide est nécessaire dans le danger, comme l’est aussi l’intervention céleste.

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6. Ex-voto d’Appolonie Hermitte

C'est encore à l’écart du village que se situe le danger, sur l’ex-voto d'Appolonie Hermitte (1867, images 6), écrasée par un rocher et secourue par quatre hommes. Si la forêt occupe une partie du paysage, on est cependant ici plus près des habitations, et l’on aperçoit la chapelle du Beausset-Vieux au lointain. Dans ce tableau, Eusèbe Nicolas soigne toujours son décor, jouant sur l’opposition du bleu-vert des feuillages avec le brun-rose des parties minérales; mais il apporte aussi un grand soin à la figuration des personnages, et notamment des gestes de l’entraide.

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7. Ex-voto de Gabriel Coste

L’ex-voto de Gabriel Coste (1872, image 7) représente une scène votive classique : l’enfant passant sous les roues d’un cabriolet, et secouru par des femmes. Mais l'originalité d’Eusèbe Nicolas ressort dans la manière dont il traite l’arrière-plan de la scène : dans un ciel de juin, encore clair mais déjà parsemé d’étoiles, se détache en contre-jour la silhouette de la chapelle du Beausset-Vieux.

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8. Ex-voto de Baptistin Vachier

C’est un autre accident de la circulation, celui de Baptistin Vachier (1875) qui fournit à notre peintre le sujet d’un de ses tableaux les plus accomplis (image 8). La figuration de la nature sauvage (épaisse forêt, montagne au modelé tourmenté) garde la puissance qu’on lui a déjà connue, mais la scène humaine est ici particulièrement soignée : au premier plan la scène de l’accident est composée de personnages nombreux, aux attitudes expressives et toutes différentes, qui évoquent pour le spectateur un instantané photographique. Imperturbable devant cette agitation, au centre de la composition, la Vierge à l’enfant du haut de son nuage, porte sur la victime un regard bienveillant.

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9. Ex-voto de Thérèse Sicard

Moins achevé, sans doute, l’ex-voto de Thérèse Sicard, fillette de dix ans tombée dans un puits (1877, image 9) - scène classique du genre votif -, conserve la marque d’Eusèbe Nicolas ; gestes expressifs saisis dans un environnement familier dépeint avec soin : la maison et sa remise, le puits, le muret, et l’arbre dont l’on peut presque compter les feuilles!

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10. Ex-voto de Victor Dalmas

Eusèbe Nicolas que nous avions vu au début de sa carrière de peintre d’ex-voto assez gêné par une scène d'intérieur, a acquis avec l’expérience une certaine maîtrise dans ce genre. Ainsi sur l’ex-voto de 1870 (image 10) montrant la chute du troisième étage, dans la cage d'escalier, du jeune Victor Dalmas, même si la représentation de l’escalier lui a posé quelques problèmes de perspective. La Vierge, sans l’enfant, est ici représentée dans son nuage dans le coin haut et droit du tableau, mais la figuration de la chapelle a disparu.

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11. Ex-voto de Joséphine Guérard

Une grande humanité se dégage de l’ex-voto de Joséphine Guérard, où l’on voit la mère au chevet de sa fille malade, âgée de cinq ans, essuyer une larme, avec le coin de son tablier (image 11). La chambre est montrée avec précision, avec son alcôve, sa cheminée, ses chaises en paille. Les objets religieux y sont nombreux : crucifix, avec eau bénite au dessus du lit de la malade, "santi belli" sur la cheminée, image de la Vierge suspendue au mur. Le tout se dégageant sur un fond bleuté, couleur de la tapisserie. Or la longue inscription manuscrite au bas du tableau nous apprend que la fillette malade s’est vouée à la Vierge, et qu’en remerciement de sa guérison, elle lui a promis de porter le bleu marial.

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12. Ex-voto d’Albert Cordeil

Cette intimité familiale et féminine devant la maladie de l’enfant se retrouve sur l’ex-voto d’Albert Cordeil (1878, image 12). Le texte qui l’accompagne précise que cet enfant de dix-huit mois a, à la suite des prières familiales, obtenu "son rétablissement médical". Ici aussi la décoration murale est toute religieuse (crucifix, tableaux pieux) à l’exception de la pendule sous globe de verre qui indique l’aisance, mais non la richesse du milieu familial.

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13. Ex-voto de Marius Tassy

L’ex-voto de Marius Tassy (1875, image 13), par la nature et la gravité exceptionnelles de l’accident (une profonde blessure a l’abdomen due à une bouteille cassée) offre à Eusèbe Nicolas l’occasion d’une représentation originale des personnages : autour du lit où gît l’enfant accidenté, la famille et notamment la mère, implorent le Ciel, alors que deux médecins, en habit et haut de forme, s’affairent auprès de la victime, tandis que, dans son nuage, la Vierge seule et sans représentation de la chapelle, s’intègre presque au cercle de famille. C’est la seule occasion où le peintre représente des médecins, et notamment un médecin venu de la ville, comme le précise une longue légende qui forme, au-dessous de l’image un véritable récit de l’événement: "Le 26 septembre 1875, jour de Dimanche, Marius Tassy, âgé de 4 ans, en s'amusant avec une bouteille à la main est tombé sur une pierre. La bouteille s'est cassée et percé le ventre de l'enfant, celui-ci s'est mis à pleurer sa mère l'a relevé elle s'est aperçu ainsi que la sœur du petit âgée de 11 ans que ce dernier avait une blessure, la mère s'est mis à crier au secours voyant que de la blessure de son fils il paraissait un petit morceau de foie, elle prend l'enfant et le presse sur son sein, la sœur âgée de 11 ans ainsi que le frère de quinze ans crient pleurent, un bon voisin et le frère de la mère vinrent pour leur donner secours, ce dernier va à la rencontre du père pour l'avertir de l'événement qui vient d'arriver à son enfant et l'engager d'aller au plus vite appeler un médecin, le médecin arrivant conseille d'appeler un médecin de la ville, lorsque ce dernier arriva les médecins dirent aux parents de l'enfant que la blessure était très grave et qu'ils feraient tout ce qui dépendait d'eux pour le soulager. Il fut préservé de la mort par la Vierge du Beausset Vieux. fait au Beausset par M. Ebe Nicolas Sd Muet".

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14. Ex-voto de M. Garcin

L’ex-voto de M. Garcin est le dernier peint par Eusèbe Nicolas, en 1893, à l’âge de 65 ans (image 14). Si la réalisation apparaît moins soignée, la manière du peintre est encore visible sur le tableau. Le premier ex-voto peint par Eusèbe Nicolas quarante et un ans plus tôt montrait un accident arrivé par la foudre; celui-ci aussi : la boule de feu descend des nuages noirs en un parcours zigzagant, pénètre dans la maison par la fenêtre, alors que de la cheminée, sur le toit, s’échappent des flammes.

Dans une production votive d’ensemble qui peut paraître stéréotypée, les ex-voto d’Eusèbe Nicolas se reconnaissent aisément, du fait de la manière personnelle du peintre, qui respecte cependant les canons de l’image votive. Au fil du temps, des évolutions sont sensibles dans la production de notre peintre. Sa maîtrise de la perspective et des proportions entre les diverses composantes du tableau s’affirme peu à peu; le modelé des paysages se fait plus ferme à partir de 1866. La composition des scènes d’intérieur est vraiment dominée dans les tableaux de la maturité (à partir de 1875). Enfin la représentation de la chapelle, de règle sur les premières productions, n’est plus systématique à partir de 1866, et disparaît totalement à partir de 1875.

Mais au-delà de ces évolutions, les permanences l’emportent, dégageant une vision personnelle de la vie villageoise. Par rapport aux autres peintres d’ex-voto qui s’intéressent surtout à la représentation de l’événement qui motive le don d’action de grâces, et négligent souvent les éléments de ce qui en constitue le décor, Eusèbe Nicolas porte une attention particulière à ce qui forme le cadre de l’action : les éléments naturels tout d’abord, qu’ils soient paisibles - ciel pur et étoilé de Provence -, ou violents - vent, nuages noirs, éclairs de foudre. La représentation du paysage, ensuite, est faite avec beaucoup d’attention : paysage ordonné, cultivé, celui du village et de ses alentours, ou monde hostile de la forêt touffue et des montagnes escarpées. Dans les scènes humaines, notre sourd-muet accorde une grande place à l’entraide lors de l'accident : que ce soit celle de l’entourage immédiat, familial, ou de travail (bûcherons), ou encore de circonstance (soldats), mais aussi dans les cas extrêmes, l’appel à l’extérieur : ainsi dans ce cas unique, où l’on voit le médecin, qui plus est de la ville, dont l’apparence, très typée, tranche avec celle des paysans habituellement représentés.

L’omniprésence des signes de dévotion caractérise aussi les ex-voto d’Eusèbe Nicolas. La représentation du personnage céleste n’a rien, certes, d’original : elle est au contraire un élément constitutif de la peinture d’ex-voto. Contrairement à ce que l’on peut voir dans la production d’autres peintres d’ex-voto, la figuration du personnage céleste n’est pas totalement stéréotypée : s’il s’agit toujours de Marie, elle est tantôt seule et tantôt accompagnée de l’enfant Jésus; elle est parfois couronnée, mais pas toujours. Si dans quelques cas le modèle figuratif a été fourni au peintre par la statue du sanctuaire, il peut aussi s’inspirer de modèles plus savants : ainsi la Vierge à l’enfant de l’ex-voto de François André Decugis reproduit une Vierge de Raphaël, largement vulgarisée en France par la lithographie7. On a noté que dans la première partie de sa production au moins, il complète la représentation céleste par celle du sanctuaire. Mais le religieux est aussi présent dans le décor de la scène humaine, lorsque celle-ci se situe a l’intérieur : crucifix, gravures pieuses, chapelets, "santi belli". A côté de cela les ex-voto d’Eusèbe Nicolas témoignent de l’apparition discrète du confort moderne dans ces intérieurs villageois : cheminée de marbre sur la quelle trône la pendule, papier peint au mur. Le monde que nous montre Eusèbe Nicolas est celui d’un village qui vit au rythme traditionnel de l’entraide de voisinage, sous la protection de sa chapelle de terroir, mais ce n’est pas un univers passéiste. En témoigne notamment la place de l’écrit sur ces tableaux, écrit qui complète et précise ce que le dessin pourtant minutieux ne peut dire; une omniprésence de l’écrit en français, qui renvoie à une société où l’alphabétisation et la langue nationale sont en progrès rapide à côté du parler oral régional qui demeure.

Témoin fidèle de son temps, Eusèbe Nicolas l’est sûrement. Ses ex-voto nous livrent une chronique imagée de la vie au Beausset, et de ses dangers : un monde où la nature peut être hostile, tout en étant riante, où la solidarité s’exprime à l’occasion d’un coup dur, où les repères spatiaux apparaissent importants. Mais c’est aussi un monde transfiguré par la vision personnelle d’Eusèbe Nicolas, vision qui s’exprime toujours cependant dans le cadre codifié de l’ex-voto peint, qui n’est jamais remis en cause. Ce sont les rondeurs des paysages, le jeu des couleurs, les détails insolites, et à travers cela une certaine poésie, ou une part du rêve. Par ces aspects, Eusèbe Nicolas rejoint les "inspirés", qu’à la suite d’André Breton, Michel Vovelle étudiait il y a vingt ans8 : par l'époque concernée - la seconde moitié du XIXe siècle -, par le milieu social - celui d’artisans autodidactes, entre deux cultures -, par la personnalité, marquée par un besoin d’expression lié à un problème personnel (ici sa surdité), par l’originalité enfin qui se dégage de ces oeuvres tout en se coulant dans les normes d’une expression codifiée. Cependant Eusèbe Nicolas ne rejoint pas totalement ces "inspirés"; ainsi il n’a ni l’encyclopédisme, ni le didactisme, ni la vision cosmologique qui sont ceux d’un facteur Cheval.

Tout au moins peut-on dire, qu’à l'époque de la révolution industrielle, qui est aussi, et encore pour peu de temps, celle des campagnes densément peuplées, Eusèbe Nicolas nous livre, au détour d’une production picturale quantitativement limitée (14 peintures votives sur papier ou carton) une représentation intime du monde villageois provençal dans lequel il vit. Par la diversité des scènes qu’il nous montre et des lieux où elles se situent (chambre, cour de ferme, rue de village, route, forêt...) il nous donne à voir une vie au village précisément figurée; son parti-pris de précision dans la figuration, sa mise en espace iconographique, son choix des formes et des couleurs pour représenter un paysage, font que ces images nous offrent de cette vie au village une vision personnelle et transfigurée.

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15. Esquisse au crayon de l’ex-voto d’Ernest Julien

En novembre 2004 la restauration de l’ex-voto d’Ernest Julien (image 3) fit apparaître au verso du tableau une esquisse au crayon sur l’autre face (image 15). L’information et le document m’ont été aimablement communiqués par Monsieur Pierre Saliceti. Ce dessin, de la main d’Eusèbe Nicolas, est visiblement une première ébauche pour le même ex-voto, puisque la scène représentée est identique : la prière d’une mère pour son jeune enfant malade au berceau. Entre l’ébauche et la peinture définitive, les points communs sont nombreux, et tout d’abord la disposition des trois personnages : la Vierge, en haut à gauche, les bras écartés d’où part un rayon lumineux qui traverse en diagonale toute la composition en direction du berceau, en bas à droite, où se trouve le jeune malade, et enfin la mère agenouillée en prière, habillée d’une robe, d’un tablier et d’un châle et qui porte une coiffe blanche à volant nouée sous le menton. Sa posture a cependant évolué, tête levée vers la Vierge dans l’esquisse, elle se recueille, la tête inclinée, mais un chapelet dans les mains jointes sur l’ex-voto.

Mais la différence essentielle n’est pas là. Elle réside dans le fait que l’esquisse est traitée comme une scène d’extérieur. Ainsi, comme sur les deux ex-voto qu’il avait précédemment réalisés, Eusèbe Nicolas y montre l’orante devant sa maison, ce qui lui permet de représenter le chemin montant à la chapelle de Notre-Dame au-dessus de laquelle il figure la Vierge dans les nuages. Si la nature de l’événement motivant l’ex-voto permettait ce traitement en extérieur dans les deux premiers tableaux (la foudre d’une part, un coup de vent de l’autre), la maladie d’Ernest Julien était peu compatible avec ce type de représentation. Ce choix de l’extérieur avait contraint l’auteur à situer le berceau sur le pas de la porte de la maison familiale : position peu crédible vu l’état de santé du jeune enfant. Est-ce de sa propre initiative ou à la demande de la donatrice de l’ex-voto qu’il a modifié son cadrage, et situé la scène à l’intérieur de la pièce, le berceau étant bien au chaud, à proximité de la cheminée allumée ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Ce qui est certain en revanche, c’est que cette nouvelle disposition, plus crédible, lui a posé des problèmes de perspective et de figuration de la chapelle que j’ai signalés plus haut. Cette esquisse opportunément retrouvée confirme bien que ce tableau est un tournant dans la production d’Eusèbe Nicolas : il a tout d’abord voulu le réaliser selon les codes iconographiques et de mise en espace qu’il avait utilisés jusque là, puis pour rendre sa représentation plus réaliste, il s’est lancé dans la scène d’intérieur, malgré les difficultés qu’il avait à y intégrer l’espace céleste et l’image du sanctuaire. Sa production ultérieure montre qu’il a ensuite trouvé les solutions à ces problèmes, et donné des représentations très vivantes et précises des scènes de maladie.

Notes de bas de page :

1 B. COUSIN, Le Miracle et le quotidien. Les ex-voto provençaux, images d'une société. Université de Provence, PUP, Aix-en-Provence, 1983.
2 P. SALICETI, "Les ex-voto de Notre-Dame du Beausset-Vieux", Bulletin de la Société des amis du Vieux-Toulon et de sa région, 1991.
3 Archives départementales du Var, 7E17, État civil.
4 Archives départementales du Var, 3E25/226, fol 86/87, notaire Honoré Barthélémy.
5 GARCIN, Dictionnaire historique et topographique de la Provence, Draguignan, 1835, (2e édition).
6 En plus des quatorze tableaux actuellement dans la chapelle, Eusèbe Nicolas pourrait être l'auteur, d'après P. SALICETI (voir note 2) d'un ex-voto ayant disparu il y a quelques années de la chapelle, et d'un ex-voto déposé à l'église du Plan du Castellet.
7 Il s'agit de la Madone de Foligno que Raphaël avait peinte en tableau votif pour Sigismondo de Conti, dont la maison frappée par la foudre était demeurée indemne. Le tableau déposé à l'église d'Aracocli à Rome, avait été envoyé à Paris lors des saisies faites par Bonaparte, avant d'être restitué en 1815. Je remercie Martine VASSELIN, Maître de Conférences d'histoire de l'art à l'Université de Provence de m'avoir indiqué cette source savante de la peinture d'Eusèbe Nicolas.
8 M. VOVELLE, L'irrésistible ascension de Joseph Sec, bourgeois d'Aix, Edisud, Aix-en-Provence, 1975, Postface "quelques clefs pour la lecture des naïfs".

Pour citer cet article :

Cousin, Bernard. "La vie au village figurée et transfigurée". Imageson.org, 10 février 2006 [En ligne]
http://www.imageson.org/document687.html
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