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Edition scientifiques, images, sons, médias en Méditerranée

Thierry Buquet

Du Médiéviste et l’ordinateur aux éditions en ligne de l’IRHT : enjeux d’une politique éditoriale électronique

Résumé

Communication présentée lors du colloque Les écritures d’écran : histoire, pratiques et espaces sur le Web, mercredi 18 et jeudi 19 mai 2005, Aix-en-Provence, Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme.

La présentation a pour objectif d’étudier les enjeux scientifiques d’une politique éditoriale électronique, à partir d’exemples concrets de projets menés à l’IRHT. Depuis 1979 et la création du bulletin Le Médiéviste et l’ordinateur1, des débats nombreux ont été menés, avec une grande quantité de chercheurs et français et étrangers autour de l’utilisation des nouvelles technologies dans le champ de la recherche en histoire médiévale. Les disciplines de l’érudition ont dû, bon gré mal gré, intégrer les techniques informatiques dans le processus de recherche, bien au-delà du traitement de texte (bases de données, statistiques, lexicographie, numérisation d’images et de textes anciens). Aujourd’hui un nouveau défi se présente à notre communauté scientifique, qui à peine remise de cette révolution technologique (et encore peu habituée à ces nouveaux outils, il faut bien le dire) voit se poser la question de l’édition en ligne des sources et des écrits scientifiques. Cette adaptation demandée aux chercheurs ne va pas sans réticences de leur part, à l’IRHT autant qu’ailleurs. Ces réticences nous les connaissons tous : inquiétudes face à la pérennité de l’information et sa validation, impression d’une édition « au rabais », etc. Le rôle d’un laboratoire et de sa structure éditoriale est dans ce cadre de rassurer : par exemple en refusant l’opposition stérile entre édition papier et édition en ligne et plutôt en misant sur la complémentarité, mais aussi et surtout en définissant une politique éditoriale globale et cohérente qui fait place à l’électronique, non pas comme un gadget à la mode, mais comme une collection d’ouvrages et de dossiers en ligne ayant une cohérence intellectuelle et scientifique, s’articulant de façon raisonnée avec les autres publications (revues, monographies, collections thématiques, etc.). Le cas de l’IRHT sera pris ici non pas comme modèle transposable mais comme support d’une réflexion plus large sur les enjeux scientifiques de l’édition en ligne, dans le cadre d’une révolution en cours, peut-être semblable à celle du xve siècle, qui vit le passage du manuscrit médiéval à l’imprimé moderne, semblables (voire identiques au début) mais dont les modalités de diffusion à grande échelle bouleversèrent l’histoire du livre et des idées.

Il s’agit ici de relater l’expérience d’un laboratoire à travers le point de vue de son webmaster – éditeur en ligne, qui, en présentant quelques réalisations, fera part de son expérience et de quelques réflexions personnelles sur les enjeux de l’édition en ligne, enjeux stratégiques d’abord, mais aussi réflexions sur l’évolution des écrits scientifiques à l’heure de leur mise ne ligne de plus en plus fréquente.

L’IRHT publie, depuis sa création en 19372, principalement de grosses monographies : catalogues de manuscrits ou de bibliothèques, répertoires, éditions de textes, etc., donc, pour reprendre le titre de nos deux principales collections dont nous avons la direction scientifique, des « Documents, études et répertoires »3 et des « Sources pour l’histoire médiévale »4. L’IRHT a donc une fonction d’éditeur (au sens scientifique ; et dans le fait que l’IRHT édite des ouvrages de chercheurs étrangers au laboratoire) d’instruments d’érudition destinés à la communauté scientifique. Ce type de publications, liées directement à ses missions, ses programmes et sa vaste documentation accumulée depuis bientôt soixante-dix ans, fait la spécificité du laboratoire. Par ailleurs, chercheurs et ingénieurs écrivent des articles dans des revues savantes, publient d’autres types d’ouvrages (historiques, de synthèse). On peut discerner ici une vague schizophrénie entre une production raisonnée et programmée d’outils de travail et la liberté et la créativité de projets de recherche plus personnels. Cela peut paraître évident pour qui connaît un peu l’IRHT : mais si je rappelle ici cet état de fait, c’est qu’il induit déjà une politique éditoriale particulière qui doit constamment trouver un équilibre fragile entre volontarisme planifié (publier un catalogue de bibliothèque se planifie des années à l’avance, au sein d’une équipe) et ouverture aux projets personnels par nature plus spontanés.

Mais depuis quelques années, les choix éditoriaux ont dû intégrer la question du choix du support avec l’apport des éditions électroniques : d’abord off-line (cédéroms) puis on-line (sites web et revues en ligne). Par essence attaché à la culture de l’écrit et de l’objet-livre (le codex), l’IRHT s’est depuis dix ans ouvert aux autres supports, notamment le cédérom pour l’édition de corpus de textes importants (incipitaire latin, lettres papales5). Ces projets correspondent bien aux vastes opérations d’édition de sources et d’outils. Pour ce type de projet, le support électronique apporte bien des avantages qu’il est inutile de détailler. Depuis environ cinq ans, de façon régulière et de plus en plus systématique, le choix du type de publication intervient de plus en plus tôt dans la conception d’une publication. En fonction du type d’ouvrage (monographie, corpus, catalogue, etc.) l’évaluation est faite avec l’auteur des avantages et inconvénients de chaque support en fonction du projet, mais aussi bien sûr des contraintes économiques et des partenariats avec nos principaux éditeurs (CNRS éditions et Brepols).

Le livre imprimé n’a pas forcément la priorité, d’autant plus qu’un projet de recherche devant déboucher sur une publication se constitue souvent sous forme de base de donnée (textuelle ou iconographique). Cette base est-elle publiable ? Constitue-t-elle le cœur même de la publication ? Doit-elle être jointe à une publication papier ? (sous forme, par exemple, d’un cédérom regroupant les images de manuscrits n’ayant pu être reproduits dans un catalogue papier, faute de place et de coût d’impression6). Parfois, la combinaison des supports peut se jouer à plusieurs niveaux : la base de données de travail servira de source et d’outil pour rédiger des ouvrages « papier » (analyses, monographies, études d’une partie du corpus), puis en parallèle sera publiée en ligne soit intégralement, soit sous forme d’extraits utilisables par les chercheurs7.

Mais cette réflexion est encore très largement un vaste chantier dont les fondations sont à peine ébauchées : le modèle dominant reste celui du papier : les chercheurs pensent d’abord au livre comme débouché naturel de leurs travaux monographiques ou de catalogage, et trop rarement envisage le support électronique comme un modèle éditorial éventuellement adapté à certains projets et à une diffusion intéressante : problème de culture scientifique et technique (méconnaissance des enjeux et modalités des publications en ligne) et problème aussi de l’évaluation de ce type de travaux, jugé encore trop « franc-tireur » ou comme des gadgets.

Il ne faut pas oublier qu’un laboratoire comme le nôtre produit des ouvrages coûteux, à la rentabilité très faible (ou sinon à une distribution très petite) : la pression des éditeurs et de nos tutelles est très forte : à plus ou moins long terme, nos éditions critiques (complexes, difficile d’accès pour des non-spécialistes) et nos catalogues (outils de travail spécialisés long à produire et très volumineux) semblent pratiquement condamnés, si l’on suit les logiques commerciales actuelles. Aujourd’hui seul Brepols semble enclin (pour combien de temps encore ?) publier nos livres : cette situation de monopole à venir n’est pas forcément une très bonne chose.

On comprend ainsi aisément les enjeux qu’offrent à nous les éditions électroniques dans les années à venir. Si elles ne remplacent pas à nos yeux les monographies scientifiques sur papier (le support livre a prouvé depuis bientôt deux mille ans sa commodité), elles peuvent donner une alternative intéressante pour d’outres outils, et aussi donner une visibilité sur le web à des publications papier : éditer en ligne des extraits, des corpus précis peut mieux faire connaître le volume papier, voire à inciter à l’acheter. Aujourd’hui, pour stimuler l’édition scientifique, il faut inventer de nouvelles interactions entre les supports qui doivent rester complémentaires : non seulement joindre des cédéroms à des livres, mais on peut imaginer des publications jointes livre – site web8.

Pour l’instant, l’IRHT a fait des choix éditoriaux spécifiques pour l’édition en ligne seule, comme nous le verrons en détail plus loin : nous avons privilégié d’abord ce qui sortait des nos éditions habituelles pour donner une visibilité à des travaux non édités. Il s’est agi pour nous d’avoir une stratégie à double niveau : valoriser des activités de recherche et de formation invisibles par ailleurs, et de façon pédagogique, sensibiliser ainsi nos collègues à l’intérêt de publier leurs travaux sur le web, avec les mêmes normes éditoriales (comité éditorial, relectures scientifiques, typographie, normes bibliographiques, etc.)

Dès sa refonte en 2000 (version 2, le premier site a été mis en ligne en 1997) le site web de l’IRHT a été considéré comme une publication à part entière, à la fois institutionnelle (faire connaître nos missions et nos recherches) mais aussi documentaire et scientifique, comme un outil pour les chercheurs extérieurs pour leur faire mieux connaître nos ressources, nos bases de données. Il s’est doté d’un comité de rédaction dépendant de la direction du laboratoire. Aujourd’hui, on devrait parler « des sites » web de l’IRHT, car le site institutionnel sert de base et de portail à quatre autres principaux sites web : Le Médiéviste et l’ordinateur9, Ædilis10, La lettre volée11, le Vocabulaire codicologique12, sans compter d’autres sites hébergés par l’IRHT13. Cet ensemble regroupe aujourd’hui plus de 1000 pages, générant plus de 700 visites quotidiennes. Les nouveautés des sites web sont signalées par deux newsletters : une pour la revue Le Médiéviste et l’ordinateur14, l’autre pour les sites web IRHT et Ædilis15. Ces deux newsletters totalisent aujourd’hui 350 abonnés, chiffre en augmentation régulière.

La revue a été fondée en 1979. Elle réunit des médiévistes intéressés par l’informatique et les nouvelles techniques et rend compte de leur réflexion sur leur application à l’histoire médiévale. Publiée sous forme de bulletin distribué gratuitement sur abonnement, elle a été mise en ligne à partir de 1997 sur le site web de l’IRHT, sous forme d’archivage des numéros parus depuis 1989. C’est la première publication en ligne de l’IRHT, mais si cette mise en ligne n’avait pas l’ambition d’être une publication à part entière. Elle ne disposait pas d’une adresse propre, seulement une rubrique dans le site web de l’IRHT, qui servait de lieu d’archivage en ligne des anciens numéros. En 2003, alors que le site web de l’IRHT entamait une profonde rénovation, elle a disposé d’une adresse propre et d’un site autonome, bien distinct des pages institutionnelles de l’IRHT. En 2004, à l’occasion de la parution d’un dossier sur l’édition électronique, la revue est devenue uniquement électronique, évolution logique au vu de ses thématiques – le Médiéviste et l’ordinateur s’est toujours voulu comme un bulletin d’information ou de littérature grise, traitant des technologies informatiques les plus récentes16 – mais aussi passage « forcé », demandé par le laboratoire qui supportait seul les frais d’impression et surtout d’envoi postal (plus de 600 abonnés à travers le monde). La gestion des abonnements a été remplacée par la mise en place d’une newsletter. Environ un abonné sur six de la version papier s’est abonné à la newsletter, mais celle-ci continue d’augmenter le nombre de ses adhérents pour bientôt approcher le nombre de 300 aujourd’hui.

La disparition du papier a été parfois mal perçue ; mais nous avons maintenu la périodicité d’un dossier thématique annuel : sur le contenu, la revue n’a pas changé, mais elle peut accueillir désormais d’autres articles hors thématique.

Page d’accueil du Médiéviste et l’ordinateur

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Sur le dernier dossier paru fin 2004 consacré à l’édition électronique17, nous avons essayé à travers une nouvelle maquette du site de mieux tirer parti de la spécificité de la mise à l’écran de textes et d’articles. Très ambitieux au départ, nous sommes revenus à des conceptions plus classiques, mais, à travers une maquette respectant mieux les normes actuelles du consortium W3C (utilisation de XHTML et des feuilles de styles CSS), nous avons proposé une mise en page à l’écran permettant de mieux naviguer dans l’article et de visualiser rapidement toutes les informations de base présentant l’article : l’auteur, la référence bibliographique, le résumé, le sommaire, en affichant les notes critiques non pas en fin de document, comme c’est la norme la plus courante sur le web, mais dans une colonne à droite du texte, le lien hypertexte sur l’appel de note permettant d’afficher celle-ci directement dans la colonne de droite environ à hauteur de la ligne.

Mise en page à l’écran d’un article du Médiéviste et l’ordinateur

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À gauche : informations sur l’article : auteur, référence bibliographique de l’article pour citation, mots clés
Au milieu : la colonne de texte
À gauche : la colonne de notes
Exemple choisi : Gautier Poupeau, « L’édition électronique change tout et rien. Dépasser les promesses de l’édition électronique », Le Médiéviste et l’ordinateur, 43, 2004, [En ligne] http://lemo.irht.cnrs.fr/43/43-03.htm

Grâce aux feuilles de style CSS, la forme de l’article est tout à fait différente à l’impression : les notes sont renvoyées à la fin, certains éléments de navigation sont supprimés, le noir et blanc est privilégié (à part bien sûr pour les illustrations) pour limiter les coûts d’impression supportés éventuellement par le lecteur.

Article du médiéviste et l’ordinateur au format d’impression

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Pour l’impression, des éléments de navigation à l’écran sont supprimés

L’autre enjeu était d’imaginer d’autres façons de travailler, d’autres façons d’écrire ou de présenter des informations à l’écran : autant dire tout de suite que cette gageure n’a pas été tenue…

La lettre volée18 est une publication  très particulière, à la fois présentation pédagogique présentant par l’exemple les recherches menées au laboratoire ; un dossier scientifique et documentaire sur un manuscrit médiéval (le codex 139 de la bibliothèque de Vendôme) présentant la reproduction intégrale du manuscrit en couleurs, avec pages commentées (aspects remarquables, titres des passages et début des parties du recueil) ; un dossier historique racontant le vol d’une lettre compromettante concernant le fondateur de l’abbaye de Fontevrault. L’idée était de présenter, en plus d’un contenu scientifique pour une grande part original, les méthodes de la recherche (le « laboratoire » de l’historien) en donnant accès à toutes les sources : images, textes, bibliographies, articles antécédents de référence sur le sujet.

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La lettre volée : le laboratoire de l’historien avec affichage de la visionneuse permettant de feuilleter intégralement le manuscrit
http://lettrevolee.irht.cnrs.fr/labo.htm

C’est à partir de ce projet, lancé en 2001 et mis en ligne en 2003, que nous avons envisagé différemment l’édition électronique et tous ses enjeux. Pour retrouver la qualité d’une édition traditionnelle (validation scientifique, exigences rédactionnelles, typographiques, relectures sur papier et sur écran, etc.) nous avons dû réinventer une chaîne éditoriale19 inspirée de celle de l’édition « papier » mais adaptée à cette nouvelle forme de publication, nouvelle forme qu’il a fallu inventer avec les auteurs : navigation, hiérarchisation de l’information. Il a fallu dépasser la simple mise en ligne de quelques documents prévue au départ pour aboutir ensuite à un site web cohérent, très organisé et possédant une forte identité visuelle.

Depuis 1997, l’IRHT a, étape après étape, développé une politique Internet, qui s’est en grande partie structurée à partir de 2003, à l’occasion du lancement de la 3e version de son site web. Il s’agissait de fédérer et de rendre plus visible l’ensemble des documents scientifiques et pédagogiques mis en ligne sur le site de l’IRHT pour leur donner une plus grande cohérence éditoriale. Le nouveau site Ædilis (http://aedilis.irht.cnrs.fr/) a regroupé et structuré un ensemble de documents mis en ligne suivant quatre séries (Ædilis formant une collection en ligne de l’IRHT) :

Site Ædilis : exemple d’article dans la série « Actes »

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« Sources comptables parisiennes (I) », dans Paris au Moyen Âge, résumé du séminaire de recherche, 17 janvier 2003 (Comptabilités, prix et salaires à Paris : Quelles sources ? Qu’en faire ?), C. Bourlet, dir., Paris, IRHT, 2004 (Ædilis, Actes, 7) [En ligne] http://aedilis.irht.cnrs.fr/paris/21.htm

Dans le cas présenté ici, il s’agit de mettre en ligne des résumés de séances de travail, augmentées le cas échéant de références bibliographiques, documents de travail et parfois du texte complet de la communication.21

Les quatre séries sont amenées à se développer rapidement : environ dix projets vont voir le jour entre 2005 et 2006, dont certains seront régulièrement enrichis suivant l’avancement su séminaire ou du stage dont ils sont le développement.

Dans plusieurs cas, la mise en ligne de ces dossiers répond à des besoins précis des chercheurs : donner une publicité à un travail donné ; pré-publier des documents qui aideront ensuite à préparer un autre travail éditorial (monographie, publication d’actes sous forme papier, ouvrage thématique) ou donner des informations utiles à des étudiants sur des sujets pointus peu ou mal enseignés à l’université. Au départ solllicités par la cellule éditoriale de l’IRHT, ces publications en ligne ont su ensuite répondre à des besoins très précis des chercheurs ou des équipes du laboratoire, pour leur faire prendre conscience ensuite qu’ils ont réellement fait acte de publication au sens fort du terme : petit à petit, nos collègues citent dans leur bibliographie ces travaux mis en ligne sur le site de l’IRHT, au même titre que leurs publications traditionnelles.

IL s’agit donc à travers cette collection électronique de faire connaître la spécificité de nos travaux scientifiques à travers leur diversité. Nous voulons ainsi montrer que le travail d’un laboratoire ne se résume pas uniquement dans la publication d’articles, de revues, de collections ou de monographies. Ædilis est un outil complémentaire aux autres éditions du laboratoire dont l’objectif principal est de mettre à jour des travaux peu visibles par ailleurs et qui reflètent des activités essentielles pour nous : la formation, le débat scientifique, la mise à disposition de nos ressources documentaires.

Relativement à la thématique générale de ces journées, je vais recentrer ces conclusions sur les questions sur les modes d’écriture scientifiques à l’écran, et, au-delà des stratégies éditoriales déjà évoquées dans l’article, évoquer quelques pistes de réflexion sur l’apport éventuel à la recherche des éditions en ligne.

Si le Médiéviste et l’ordinateur s’appuie depuis toujours sur son comité éditorial, il n’en a pas immédiatement été de même pour les autres éditions en ligne du laboratoire. Ædilis n’étant pas une revue, ni tout à fait une collection (mais plutôt un ensemble de séries de type plus typologique que thématique), il a fallu inventer autre chose. Nous avons constitué un comité de rédaction des éditions en ligne qui définit les grandes orientations et valide les projets. La validation scientifique se fait principalement à l’intérieur du laboratoire et est menée par le responsable de la publication (souvent le coordinateur du séminaire de recherche) qui s’appuie sur les compétences de ses collègues (très variées et pluridisciplinaires, une des richesses de notre institut).

L’axe stratégique principal est la valorisation des travaux des membres du laboratoire : publier, bien sûr, mais aussi faire connaître plus largement des travaux, des formations, des séminaires seulement réservés à quelques étudiants ou à quelques chercheurs spécialistes du domaine. C’est là quelque chose d’essentiel à nos yeux, à l’heure où bon nombre de nos disciplines sont de plus en plus menacées.

Le deuxième enjeu stratégique est l’évolution de la politique éditoriale au sein des SHS en général : certaines revues ne sont plus soutenues, l’édition de gros volumes « érudits » et complexes de moins en moins bien perçue et subventionnée. Une inflexion très forte est portée vers les éditions en ligne, les archives ouvertes, la mise en ligne et la mise à jour de sites web performants pour les laboratoires. Mais aujourd’hui, la seule production scientifique évoquée reste l’article, au sein surtout des revues. Cela est très important bien sûr, mais il me semble que c’est réduire la recherche en sciences humaines et sociales aux mêmes problématiques que les sciences exactes : l’article comme unité de référence, le volume comme acte de colloque ou ouvrage de vulgarisation scientifique. À l’IRHT, nous n’envisageons pas cela de façon aussi réductrice. Cela vient de la particularité de nos travaux (étude des sources, création d’instruments, de répertoires, de catalogues, enquêtes de longue haleine sur de vastes corpus) mais pas uniquement. Il s’agit aussi de défendre la spécificité de nos disciplines, de nos recherches, où chez nous, il est difficile de séparer arbitrairement la documentation, l’analyse scientifique, la formation, les bases de données. Si Ædilis n’a pas été conçu comme une revue, c’est justement pour pouvoir accueillir des projets de natures fort différentes, de la littérature « grise » à la publication raisonnée d’une base de données. À travers ces choix éditoriaux multiples, c’est la diversité de nos travaux que nous voulons valoriser.

Enfin, comme je l’ai évoqué dans l’introduction de cette communication, cette stratégie éditoriale en ligne modifie fondamentalement la politique générale des publications de notre laboratoire, invitant à repenser la nature même du projet scientifique en fonction de sa publication (objectifs, diffusion, échéances, durée du projet, modélisation des données). Pour mener à terme cette nouvelle politique éditoriale, il s’agit aujourd’hui de mettre en place un véritable comité éditorial multisupports, permettant d’aider la direction du laboratoire dans ses choix éditoriaux en accord avec la volonté des auteurs. Il ne s’agira pas, on l’aura compris, d’appliquer des méthodes rigides (économiques, idéologiques, tradition ou modernité) mais d’avoir une attitude pragmatique raisonnée adaptée aux projets.

Comme je l’ai évoqué dans l’introduction, nous sommes à un moment charnière comparable au passage du manuscrit à l’imprimé au xve siècle : le livre et l’électronique cohabitent parfois difficilement, jusqu’à parfois se faire concurrence, et les formes de publication en ligne ressemblent beaucoup à celles du livre ou de la revue. De même, nous ne sommes pas encore en mesure de quantifier durablement l’impact à long terme de la diffusion large et souvent gratuite des écrits scientifiques. Pour reprendre le titre d’un article de Gautier Poupeau dans Le Médiéviste et l’ordinateur, « L’édition électronique change tout et rien »22, et nous l’avons constaté tous les jours à l’IRHT. Les chercheurs continuent d’écrire comme ils le faisaient pour le papier, c’est-à-dire le plus souvent de façon absconse, des articles trop longs, souvent mal structurés (pas ou peu de titres intermédiaires, rarement de mots clés et de résumés, pas de bibliographie récapitulative – il paraît que cela ne se fait pas en histoire !) mais petit à petit, en sensibilisant les différents acteurs de la chaîne éditoriale (auteur, coordinateur, secrétaire de rédaction), on arrive à faire comprendre l’intérêt d’une structure d’écrit plus « éclatée » offrant différents nivaux de lecture synthétique : mots clés et résumés, sommaire de l’article, sans oublier les méta données, peu utilisées aujourd’hui mais d’un intérêt essentiel sans doute dans un avenir proche. Mais c’est un chantier encore vaste, sans parler de la sensibilisation les auteurs à privilégier l’écriture courte, synthétique, plus journalistique – d’abord au niveau des titres, ensuite au niveau des paragraphes. La deuxième étape sera d’imaginer d’autres scénarisations de l’information, des sources à l’analyse, en privilégiant la structuration en arbre, et de nouvelles navigations à travers le texte, donc la pensée de l’auteur. Mais cela ne sera sans doute possible que lorsque les chercheurs seront familiarisés aux outils XML, ou plutôt quand ceux-ci seront accessibles au non-informaticiens et complètement « Wysiwig ». Mais le blocage le plus fort risque d’être plus fondamental : toute notre pensée scientifique est structurée par l’écriture linéaire, séquentielle, depuis plusieurs milliers d’années. On peut même penser que l’imprimé a été une forme de recul vers une forme plus figée du texte : le manuscrit médiéval est un support vivant, réceptacle de notes, d’ajouts de corrections, s’ajoutant aux gloses et commentaires entourant le texte biblique ou juridique. Un texte médiéval proposait ainsi plusieurs parcours de lecture : littéral, commenté par des autorités (auctoritas) puis annoté ensuite par éventuellement plusieurs générations de lecteurs. Certains médiévistes considèrent même le manuscrit comme un ancêtre de l’hypertexte ou l’hypermédia, réunissant sur un même folio images couleurs, notations musicales, textes à multiples niveaux de lecture, dans une mise en page fortement structurée23 en titres, rubriques, initiales historiées, ornées, monochromes, indications marginales, etc., autant d’aides visuelles pour le lecteur dont seuls les meilleurs cédéroms culturels ont aujourd’hui pu égaler la richesse de « navigation » et d’interface ergonomiques. À nous d’inventer pour le web de semblables interfaces enrichies destinées à la publication scientifique, tout en gardant à l’esprit qu’un article ou chapitre d’ouvrage électronique sera sans doute lu de préférence sur papier, puis archivé manuellement comme une photocopie. Aujourd’hui il faut penser un document scientifique comme une interaction entre l’analyse et les documents (les « sources » de l’historien) dans une structure hiérarchisée, séparant le contenu de la mise en forme et facilitant : c’est une évolution importante par rapport à l’édition scientifique papier où les contraintes étaient nombreuses, souvent à cause des coûts d’impression : peu d’illustrations (et encore très souvent en noir et blanc) et de documents annexes, pagination limitée, uniformisation des articles à l’intérieur d’un ensemble donné, lecture linéaire souvent mal structurée où le repérage de l’information est difficile. L’édition en ligne doit justement apporter plus de souplesse et pas uniquement dans le simple fait de trouver facilement un article en se connectant à Internet. Encore faut-il que la publication ne soit pas seulement une photocopie du papier (comme on le propose souvent avec le format PDF) mais devienne un contenu enrichi et modulaire, tirant le plus possible parti de l’électronique. Ici le rôle de l’éditeur en ligne (webmestre, rédacteur, responsable éditorial) sera crucial dans les années qui viennent : il faudra accompagner, expliquer, suggérer, proposer, inventer de nouvelles formes de publications et de mise en page. Il ne s’agit pas ici simplement d’une mutation technique (les outils existent déjà : voir par exemple Lodel24, logiciel d’édition électronique, utilisé par revues.org25 et pour mettre en ligne cet article sur imageson.org) mais d’une profonde modification de nos approches de l’écrit scientifique.

Bibliographie

Références web

Site web de l’IRHT : http://www.irht.cnrs.fr/

Ædilis, site d’édition en ligne de l’IRHT : http://aedilis.irht.cnrs.fr/

Le Médiéviste et l’ordinateur : http://lemo.irht.cnrs.fr et n° 43 consacré à l’édition électronique : http://lemo.irht.cnrs.fr/43/

Paul Bertrand et Thierry Buquet, « L’IRHT : un exemple de chaîne éditoriale multi-supports », (Présentation des différentes chaînes éditoriales aujourd’hui : atelier formation permanente CNRS – Paris A, 13 octobre 2004), Paris, site web de l’IRHT, 2005 (Ædilis, Varia) [En ligne] http://lemo.irht.cnrs.fr/varia/multi.htm

Thierry Buquet, « Quelques réflexions autour de la chaîne éditoriale d’un document numérique : l’exemple de La Lettre volée », Le Médiéviste et l’ordinateur, 43, 2004 [En ligne] http://lemo.irht.cnrs.fr/43/43-04.htm

Thierry Buquet, « Mise en page et mise en texte avec les feuilles de style CSS », Le Médiéviste et l’ordinateur, 43, 2004 [En ligne] http://lemo.irht.cnrs.fr/43/43-13.htm

Gautier Poupeau, « L’édition électronique change tout et rien. Dépasser les promesses de l’édition électronique », Le Médiéviste et l’ordinateur, 43, 2004, [En ligne] http://lemo.irht.cnrs.fr/43/43-03.htm

Notes de bas de page :

2 Pour en savoir plus sur l’histoire du laboratoire : Louis Holtz, « Les premières années de l’Institut de recherche et d’histoire des textes », Revue pour l’histoire du CNRS, 2, avril 2000, p. 6-23. Voir sur le site web de l’IRHT : http://www.irht.cnrs.fr/institut/histoire_irht.htm. Il faut ici souligner que les médiévistes fondateurs de l’IRHT ont dès le départ utilisé les nouvelles technologies de l’époque : photographie, microfilmage, microfiches, puis dès le début des années soixante-dix, l’informatique et les bases de données pour le catalogage des manuscrits.
3 Présentation de la collection sur le site web de l’IRHT : http://www.irht.cnrs.fr/publications/der.htm
4 Présentation de la collection sur le site web de l’IRHT : http://www.irht.cnrs.fr/publications/shm.htm
5 Voir la présentation de ces deux éditions : http://www.irht.cnrs.fr/publications/numeriques.htm
6 Voir par exemple deux récents catalogues publiés par l’IRHT, comportant un cédérom d’images : http://www.irht.cnrs.fr/publications/autun.htm (Catalogue des manuscrits conservés à Autun) ; http://www.irht.cnrs.fr/publications/reliures_orleans.htm (reliures médiévales des bibliothèques de France : médiathèque d’Orléans)
7 Voir par exemple le cas de la base de données « Cartulaires » de la section de Diplomatique de l’IRHT :
http://www.irht.cnrs.fr/recherche/programme_base_cartulaires.htm
8Par exemple, l’édition à paraître en 2005 du traité De la musique de Philodème par D. Delattre. En parallèle à l’édition critique biblingue du texte dans la collection des Belles lettres, la section de papyrologie de l’IRHT publiera sur son site web un corpus iconographique de papyrus relatifs à l’établissement et à la reconstituion du texte (http://www.papyrologie.paris4.sorbonne.fr)
11 Jacques Dalarun, dir., La lettre volée. Le manuscrit 193 de la Bibliothèque municipale de Vendôme, Paris, site web de l'IRHT, 2003 (Ædilis, publications scientifiques, 1) [En ligne] http://lettrevolee.irht.cnrs.fr
12 Répertoire méthodique des termes français relatifs aux manuscrits avec leurs équivalents en anglais, italien, espagnol par Denis Muzerelle, sous le patronage du Comité International de Paléographie Latine, [En lignehttp://vocabulaire.irht.cnrs.fr
13 Par exemple, les pages web des associations du Comité international de paléographie latine (CIPL : http://www.irht.cnrs.fr/cipl) et de l’association paléographique internationale (Apices : http://www.irht.cnrs.fr/apices)
16 La pertinence technique et scientifique des articles du MO devenant vite obsolète, la forme web est sans doute plus adaptée.
17 E. Lalou et T. Buquet, dir., « L’édition électronique », Le Médiéviste et l’ordinateur, 43, 2004 [En ligne] http://lemo.irht.cnrs.fr/43
19 Thierry Buquet, « Quelques réflexions autour de la chaîne éditoriale d’un document numérique : l’exemple de La Lettre volée », Le Médiéviste et l’ordinateur, 43, 2004 [En ligne] http://lemo.irht.cnrs.fr/43/43-04.htm
20 Dernier dossier mis en ligne : Paris au Moyen Âge. Publication des résumés de séances (1998-2003) du séminaire de recherche organisé conjointement par l’IRHT et le LAMOP (Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris – UMR 8589), consacré à l’histoire économique et sociale de Paris au Moyen Âge : Bourlet C., dir., Paris au Moyen Âge. Séminaire de recherche de l’IRHT, Paris, site web de l’IRHT (Ædilis, Actes, 7) [En ligne] http://aedilis.irht.cnrs.fr/paris
21 Voir par exemple le dossier à paraître dans les prochaines semaines consacré aux manuscrits liturgiques médiévaux (actes du cycle thématique 2003-2004 de l’IRHT) dont la moitié des intervenants a donné le texte de sa communication pour publication en ligne (avec illustrations, notes, bibliographies, etc.)
22 Gautier Poupeau, « L’édition électronique change tout et rien. Dépasser les promesses de l’édition électronique », Le Médiéviste et l’ordinateur, 43, 2004, [En ligne] http://lemo.irht.cnrs.fr/43/43-03.htm
23 Voir par exemple, cette analyse du décor hiérarchisé d’un manuscrit du xiie siècle : http://www.irht.cnrs.fr/recherche/theme3_enluminure_image.htm

Pour citer cet article :

Buquet, Thierry. "Du Médiéviste et l’ordinateur aux éditions en ligne de l’IRHT : enjeux d’une politique éditoriale électronique". Imageson.org, 30 juin 2005 [En ligne]
http://www.imageson.org/document636.html
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Quelques mots à propos de :  Thierry  Buquet

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