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Maryline Crivello

Charles M. de La Roncière, Marie-Françoise Attard-Maraninchi, Georges Duby : L’art et l’image une anthologie, éditions Parenthèses, Marseille, 2000.

Compte-rendu publié dans La pensée de midi N°5-6, Littératures “Une mère étrangère, http://www.lapenseedemidi.org/revues/revue5-6/rubrique/11_bib-duby.pdf.

C’est un vitrail de Pierre Soulages, conçu pour l’Abbaye de Conques du XIIe siècle, qui fait la couverture du livre Georges Duby : l’art et l’image, une anthologie. Ces morceaux de lumière enfermés dans le bâti séculaire matérialisent l’alliance de l’art médiéval et de l’art contemporain chère à G. Duby. Car si ce livre rend hommage à l’historien médiéviste, universitaire aixois jusqu’en 1970, ses auteurs, Charles M. de La Roncière et Marie-Françoise Attard-Maranchini, ont fait le choix d’un prisme original, celui de recueillir les « traces » du passage de l’homme, comme il l’avait fait lui-même pour « ceux qui ont traversé la vie il y a très longtemps, des siècles ».  A partir d’extraits de textes de différentes natures (ouvrages, articles de revues ou de presse,…) ou d’entretiens radiodiffusés, se recompose ainsi un portrait intime et novateur de G. Duby, fasciné par l’art, curieux des médias et investi dans la tâche d’un dépassement de son propre savoir et de celui de son cercle d’appartenance. Les commentaires des auteurs servent de chevalet aux textes recueillis. Ils présentent et lient, en toute discrétion, les morceaux choisis. Le projet est  superbement servi par le travail d’édition. Les représentations viennent en écho aux textes sélectionnés. La couleur et la typographie nuancent les strates de lectures et d’informations. Ici, une photographie de l’enseignant entouré de ses étudiants en 1955 ; là, des détails architecturaux, sculptures ou vitraux qui ont accompagné le chercheur sur l’art au Moyen Âge ; ailleurs, les encres de Chine d’André Masson ou de Pierre Alechinsky, peintres et amis de G. Duby. Ces fragments de discours et d’images découvrent une personnalité contrastée, de l’intercesseur en faveur des hommes du passé à l’acteur de la société culturelle contemporaine.  Mais au-delà encore, la mise en scène habile du recueil de textes, nous permet de parvenir à une meilleure connaissance des émotions et des plaisirs qui nourrissaient l’homme. « Je suis de ceux qui recherchent et qui trouvent une émotion indispensable en face d’une sculpture, d’une peinture (…) Il y a deux parties dans mon existence. Il y a ma vie universitaire et puis, le plus important à mes yeux, le plaisir que je prends tout simplement à vivre et à rencontrer des gens ».  L’historien tente de « conjurer les menaces de l’ombre »  et de « laisser poindre la lumière ». Des couches opaques interfèrent entre son imaginaire propre et celui des sociétés d’autrefois pour parvenir à savoir, parfois si peu. « Je n’ai entrevu que des ombres, flottantes, insaisissables ».  Les documents sont cherchés, lus et relus, vus et revus, ressentis, comparés. Bâtir l’histoire, c’est pétrir tous les matériaux, même les plus modestes en apparences, les moins explicites à priori. « J’aime la peinture. C’est pour moi une source de joie considérable mais je la prends et je la sens comme une source d’information, comme un document (…) Les oeuvres médiocres […] traduisent beaucoup mieux que les autres le commun d’une culture. »  Les images, les objets, les sculptures ou les monuments viennent comme des délices dans la sécheresse de certaines traces écrites. « Dès que la peinture apparaît, (…), il y a une sorte de vie qui vient remplir les informations que nous tirons des textes, quelque chose qui n’est pas dit par les mots, qui s’ajoute, qui vient gonfler, et qui nous fait rêver. »

Des liens se tissent entre l’historien et le personnage auquel il prête vie. Il s’attache à son être. Il pénètre sa pensée, accède à l’intimité de ses secrets. « Frère de Jésus, François (d’Assise) se sent aussi frère des oiseaux du ciel, du soleil, du vent et de la mort. Il va par les campagnes ombriennes, et toutes les beautés l’accompagnent en cortège d’allégresse. » G. Duby, peut-être en regard de ce père, artisan, teinturier des plumes de Mistinguett et de Joséphine Baker, aime modeler sa pensée. C’est désormais aux mots de s’emparer des corps disparus et d’en préciser les contours. « Je sens toujours le besoin de donner des rythmes, des musiques différentes aux textes que j’écris, et d’y laisser de ces fissures par quoi l’imagination de celui qui me lit prend la relève de la mienne. » Lorsque G. Duby évoque la fonction de l’Histoire se profile le regard des cisterciens sur la Création et la fonction de l’art selon Bernard de Clairveaux : « faire surgir l’esprit aveugle vers la lumière ».  C’est aussi l’ascèse artistique et le dépouillement de l’art contemporain qui fascine G. Duby. Maître de l’effacement de soi et du dépassement de soi, Pierre Soulages incarne un idéal. « Soulages se plaît à manier le matériau noble sans apprêt. […] Un tel combat, sans cesse à reprendre, exige concentration. Il doit être mené à mains nues. Il commande un refus de l’emphase, de toute gratuité. C’est un acte grave, comme le fut l’acte des cisterciens. »

L’ouvrage se clôt sur un tout autre domaine.  Il s’agit du rôle qu’a tenu l’historien dans les médias. On prend conscience de son goût pour une large diffusion de la connaissance à la radio puis à la télévision. Ses interventions dès les années 1970 aux Lundis de l’Histoire ou à Apostrophes puis sa participation comme auteur à la série Le temps des cathédrales réalisée par Roger Stéphane font de G. Duby un intellectuel précurseur dans ce domaine. Son expérience donne, pour le moins, à réfléchir sur les liens passionnels entre culture et médias lorsque, sans complexe, sans mépris, sans élitisme, on l’entend dire : « Je tiens la télévision pour le moyen le plus extraordinaire que nous ayons pour diffuser les connaissances (…) A chaque étape d’une société, il y a des lieux où il fut se trouver si l’on veut avoir quelque influence sur l’évolution d’une civilisation ».  

 Ce florilège de la pensée de Duby  s’offre à la lecture comme une gourmandise pour les amateurs d’histoire, d’art ou d’écriture. A chacun d’en savourer la poésie.

Pour citer cet article :

Crivello, Maryline. "Charles M. de La Roncière, Marie-Françoise Attard-Maraninchi, Georges Duby : L’art et l’image une anthologie, éditions Parenthèses, Marseille, 2000.". Imageson.org, 17 février 2005 [En ligne]
http://www.imageson.org/document574.html
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