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Récits photographiques : la part de l'ombre

14 décembre 2004, Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme

9h-13h, Salle G. Duby, Entrée libre

MMSH - 5 rue du Château de l'Horloge - BP 647 - 13094 Aix-en-Provence

Tél. : 04 42 52 42 77/68 ­ fax : 04 42 52 43 75

Pôle Images-Sons Recherches en Sciences Humaines, Maison Méditerranéenne des Sciences de l'Homme.

TELEMME ­ IDEMEC ­ UMS 841

En présence du reporter-photographe Jean-Claude Coutausse

Présentation : Maryline Crivello (Telemme)

Discutants : Thierry Fabre (UMS 841), Jean-Luc Bonniol (Idemec), Aurélie Lecointre (Telemme)

Pour Jean-Claude Coutausse, « photographier, c'est partager ses doutes ». Les reportages photographiques présentés lors de cette séance - de son premier travail sur l'Intifada en 1987 au « portrait d'un chaos » en Haïti en 2003 - nous amèneront à questionner son regard.

Né en 1960, Jean-Claude Coutausse a débuté sa carrière de reporter-photographe pour le service photo de l'armée française et a couvert l'intervention israélienne au Sud-Liban en juin 1982. Devenu indépendant en 1983, il part en Afghanistan pour Newsweek, rejoint en 1984 l'Agence France Presse et entre, l'année suivante, à Libération. La Lybie, les manifestations estudiantines en France en 1986, Haïti, le Chili, les présidentielles françaises de 1988, les événements de l'Est en 1989, la révolte des pierres en Palestine sont autant de sujets aboutis parus dans ce journal. Après une année passée avec l'agence Editing, il rejoint en 1990 l'agence américaine Contact Press Images et couvre la guerre du Golfe. Puis il se lance dans un long reportage sur la véritable histoire du Pont de la rivière Kwaï pour Géo et le Sunday Times magazine. Il est le premier journaliste à réaliser des photos sur la famine en Somalie en 1992 qui lui vaudront la couverture de Time et des publications dans le monde entier. Simultanément il se rend à plusieurs reprises en Croatie et en Bosnie et couvre la chute de la fédération yougoslave pour Time, l'Express, Newsweek, Télérama et le New York Times magazine. Depuis une dizaine d'années, il entreprend des reportages à la démarche plus personnelle, en particulier sur Haïti et sur le vaudou haïtien. Il s'intéresse particulièrement au domaine du sacré et de l'imaginaire, et au métissage des cultures afro-américaines. Récompensé en 1993 par le prix Niepce, la plus haute distinction photographique française, il participe également à l'écriture d'ouvrages notamment La danse des pierres sur la révolte palestinienne dans les territoires occupés par l"armée israélienne (Denoël,1990) ou Le Cercle des intimes avec Patrick Artinian, Gilles Caron et David Burnett, livre sur la carrière politique de François Mitterrand (1996).

A voir, à lire :

http:///www.coutausse.com

N°9. “Regarder la guerre” ­ La pensée de midi /Actes Sud ­ Hiver 2002/2003, http://www.lapenseedemidi.org

La Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme accueillait ce mardi 14 décembre 2004 le photographe Jean-Claude Coutausse, dans le cadre d’un séminaire organisé par le Pôle Images-Sons et Recherches en Sciences Humaines (Maryline Crivello).

Maryline Crivello a présenté la séance.

L’objet du séminaire était d’observer et de comprendre le parcours du reporter-photographe français Jean-Claude Coutausse et, à travers son intervention et la présentation de plusieurs séries de ses photographies, de s’interroger plus largement sur le métier de photographe et sur l’acte photographique, interrogation particulièrement intéressante alors que la pratique photographique semble se modifier avec l’apparition et surtout la généralisation du numérique.

Le titre du séminaire, « Récits photographiques, la part de l’ombre », choisi par Jean-Claude Coutausse, soulignait, par l’emploi du terme « récits », l’idée d’écriture photographique. Quant à « la part de l’ombre », il s’agissait d’une réponse à un propos du photographe pour qui « photographier, c’est partager ses doutes ».

Jean-Claude Coutausse est un reporter-photographe. Il a commencé sa carrière il y a vingt-cinq ans. Il a travaillé notamment pour le quotidien Libération. Il a couvert plusieurs conflits dont ceux de la Palestine, de la Croatie, de la Guerre du Golfe. Il était présent lors de la chute du Mur de Berlin. Il a également travaillé, et travaille toujours, pour des magazines comme Géo. Il s’est intéressé au sacré, au religieux, à l’imaginaire des sociétés, effectuant des reportages en Haïti ou au Bénin. Au Bénin, il a également mis en place un projet d’atelier photographique avec des enfants qui ont pu photographier eux-mêmes leurs lieux de travail et faire pénétrer la photographie en des lieux refusés au photographe. Il a travaillé plus récemment sur les origines du café en Ethiopie.

Trois autres intervenants étaient présents :

Avant de laisser la parole à Jean-Claude Coutausse, Maryline Crivello a rappelé la démarche de l’historien vis-à-vis des images, qui doit toujours les contextualiser, les appréhender comme représentatives d’un discours plus large et les étudier, pour ce faire, en séries. Elle a également énoncé les principales questions que posait l’intervention du photographe :

Jean-Claude Coutausse est tout d’abord revenu sur le début de son parcours, précisant ce qui en avait déjà été dit. Il est né en 1960 dans le Sud-ouest de la France, dans un milieu rural. Il a pour formation un CAP de photographe. Cette formation lui a permis de découvrir dans la photographie un vrai moyen d’expression. À 19 ans, il est monté à Paris et a travaillé dans l’armée française au service photographie, commençant ainsi sa carrière de reporter-photographe. Il est resté quatre ans dans l’armée puis est devenu indépendant en 1983. Il a travaillé, en 1984, un an pour l’AFP, ce qui lui a permis d’être remarqué par le quotidien Libération où il a commencé sa carrière en 1985. Ses expériences à l’armée et à l’AFP l’avaient rendu capable de fournir des clichés très rapidement.

Il a ensuite procédé à la projection commentée de plusieurs séries de photographies, chaque série donnant lieu à des questionnements divers de la part des intervenants et du public. Ce fut l’occasion pour Jean-Claude Coutausse de nous présenter la suite de son parcours, de parler de son métier, de ses méthodes mais aussi de ses doutes et de ses évolutions.

Il a dans un premier temps exposé les photographies prises dans le cadre de son travail pour Libération puis pour l’agence new-yorkaise Contact Press Images. Il s’agissait de photographies politiques (première présidence de François Mitterrand de 1981 à 1988, manifestations estudiantines de 1986, campagne présidentielle française de 1988, cohabitation lors de la deuxième présidence de François Mitterrand), de la couverture d’événements d’actualité (Plébiscite au Chili en 1988, Chute du Mur de Berlin en 1989) et de la couverture de plusieurs conflits (Intifada en Palestine en 1987, Guerre du Golfe en 1990, Croatie en 1991) :

En 1990, Jean-Claude Coutausse a quitté Libération, d’une part en raison de ses doutes, d’autre part parce qu’il était attiré par la couleur. Il a travaillé alors pour l’agence new-yorkaise Contact Press Images, installée à Paris. Pour cette agence, il a couvert plusieurs conflits, la guerre du Golfe et la Croatie notamment dont il nous a présenté les photographies. Ce fut l’occasion pour lui de parler de la photographie de guerre, de l’attitude du photographe qui cherche la situation qui va parler. Il y a beaucoup de journées où rien ne se passe. Il a défini l’écriture photographique comme froide et cynique.

Les différents intervenants l’ont alors interrogé sur la pratique de la photographie de guerre.

Thierry Fabre lui a d’abord demandé ce qu’est « l’image juste ». Il a répondu que l’image ne peut être juste qu’à partir du moment où le photographe est honnête et ne ment pas.

Puis il lui a demandé s’il était conscient de contribuer à l’écriture de l’histoire contemporaine. Jean-Claude Coutausse a répondu que non et a insisté sur le fait que les photographes et journalistes qui couvrent les conflits ne sont pas forcément des intellectuels mais plutôt des hommes au grand courage physique. Les images qu’ils prennent ne sont pas faites pour écrire l’histoire. Elles leur échappent.

Thierry Fabre l’a questionné ensuite sur la mise en scène du récit photographique, sur la construction du regard. Jean-Claude Coutausse a expliqué qu’effectivement, il y avait parfois des mises en scène que les journalistes acceptaient, peut-être par peur de mourir. Les troupes les emmenaient dans un endroit précis, dans le désert par exemple pour la guerre du Golfe. On organisait leur travail. Cela provoquait de grandes frustrations et des tentatives pour prendre plus de liberté. Pendant la seconde guerre en Irak, la tactique semble avoir été inverse. On a emmené les journalistes sur le feu, au combat.

Jean-Luc Bonniol est revenu sur cette deuxième guerre en Irak où sont apparues des images d’un nouveau type avec les « images trophées » des soldats américains d’une part et les films d’égorgement d’otages d’autre part. Il s’agit d’images à dimension horrifique, faites pour terroriser. Comment le photographe de guerre réagit-il face à ces images ? Jean-Claude Coutausse a expliqué que le photographe est largement dépassé par ce type de clichés.

La discussion s’est ensuite orientée sur le problème du numérique. Jean-Claude Coutausse s’est prononcé favorable à cette technique dans laquelle il voit une amélioration certaine pour la pratique photographique, donnant une liberté plus grande notamment quand elle est associée à l’outil Internet et permettant d’envoyer des images plus rapidement aux agences ou aux rédactions.

On est ensuite revenu sur les photographies de guerre et sur la question de l’esthétisme. Les photographies des militaires américains de la seconde guerre en Irak sont fortes, certes, par les sujets qu’elles présentent mais sont de mauvaise qualité. Les photographies professionnelles font preuve, elles, d’un esthétisme certain. Cet esthétisme aide Jean-Claude Coutausse à parler au public, à conforter son discours.

Maryline Crivello lui a demandé si les photographies étaient prises au hasard, lui faisant remarquer qu’il restait très humble. Ce fut l’occasion pour Jean-Claude Coutausse de se définir avant tout comme un technicien. Les photographes sont des sportifs avant d’être des intellectuels. Ce sont des hommes de terrain confrontés au réel. Sur place, effectivement, il s’en remettait au hasard et attendait le moment où il allait se retrouver face à une scène qui allait parler. Il y avait cependant une nécessité d’anticipation mais il refusait les commandes toutes dictées.

Il a ensuite poursuivi sa projection avec des photographies humanitaires prises en Somalie en 1992 et en Sierra Leone en 1995.

La dernière partie de la projection concernait ses travaux plus récents : le vaudou en Haïti (1995-1996), la ville de Port-au-Prince (2003).  

Avant de terminer la projection, Jean-Claude Coutausse est revenu sur ses doutes.

Il a expliqué avoir rompu avec la politique car il s’était rendu compte que, même s’il arrivait à piéger Jacques Chirac, l’image donnée de la politique était superficielle. On lui donnait à faire des photographies avec des mises en scène. Jamais il n’a photographié l’envers du décor, la corruption, etc.

Sont venus ensuite les doutes vis-à-vis de la photographie de guerre. Il a avoué ne plus supporter les hôtels de presse et l’impression de photographier des choses à l’infini.

En ce qui concerne les photographies humanitaires, il avait l’impression de ramener au lectorat occidental ce qu’il voulait voir, de le conforter, de lui fournir la preuve qu’ailleurs les gens étaient plus malheureux que lui. Il était également difficile pour lui de voir que toutes ces images, le public les prenait pour les mêmes. C’est la limite de la photographie humanitaire.

Est venu alors le désir de construire une œuvre personnelle. C’est là qu’il s’est intéressé au sacré. Grâce à un prix qui lui a rapporté de l’argent, il a quitté l’actualité pour se consacrer à ses projets personnels, ce qui ne l’empêche pas de travailler pour des commandes avec des magazines comme Géo.

La projection s’est alors poursuivie avec les photographies d’un pèlerinage vaudou en Haïti. Les images sont très plastiques avec un véritable travail sur la couleur. On passe du rouge à des couleurs plus matinales, plus blanches, à des images plus douces. Il ne cherche pas à donner au public des informations mais des intuitions positives qui peuvent l’amener par la suite à se documenter.

Il a mentionné d’autres reportages réalisés récemment. En 1998, il a réalisé un reportage sur les descendants d’esclaves avec le magazine Géo, dans le cadre du 150ème anniversaire de l’abolition de l’esclavage. Il a également travaillé sur les rastas en Jamaïque, sur les Mayas en Afrique centrale. Son œuvre est pour l’instant un peu décousue, mais il arrivera un moment où tout se rassemblera pour donner une vision du religieux, du sacré.

La dernière projection a concerné son reportage sur Port-au-Prince en Haïti en 2003.

Il a retrouvé en Haïti une âme paysanne qui l’a amené à une quête de lui-même. Ce reportage était une commande pour Géo. Il compte 107 images sur les 2000 vues prises. Haïti est un pays ravagé par le déboisement. A Port-au-Prince, il y a plus de deux millions d’habitants. La ville souffre de surpopulation. L’eau manque. Jean-Claude Coutausse a voulu y photographier la vie quotidienne. Il a recherché des situations qui illustraient la surpopulation, qui montraient l’oligarchie haïtienne. Il a montré les écoles, les artistes, l’élégance créole, les ravines créées parce que les arbres ne retiennent plus la terre, les cochons en liberté, le problème des ordures, les marchés, les catholiques qui récupèrent les gestes des évangélistes américains, les partisans et opposants d’Aristide, les bordels, la seule industrie de la ville qui consiste dans la couture de t-shirts venant de Miami, les bidonvilles, les combats de coqs, les hôpitaux mais aussi les soirées élégantes, les fêtes, les hôtels car Port-au-Prince, ce n’est pas que la misère.

Un étudiant a soulevé la difficulté à prendre des photographies, les difficiles négociations. Pourtant sur celles qui venaient d’être présentées, les gens apparaissaient naturels. Jean-Claude Coutausse a expliqué qu’en ce qui concerne le reportage vaudou, il a été très bien accueilli par les paysans qui l’ont reçu comme le font tous les paysans du monde. Pour le reste, il a travaillé avec des guides. Si on lui demande d’acheter les clichés, il abandonne mais il y a souvent un échange. Il n’arrive pas les mains vides. Le problème de l’argent est qu’il fausse la relation qui se crée. De plus, il y a un risque de mise en scène, de production de situations.

Aurélie Lecointre a noté que les reportages sur l’imaginaire et le sacré l’ont aidé à comprendre mieux la situation politique.

Maryline Crivello a ensuite souligné qu’entre les deux parties de la projection, on peut avoir l’impression d’un changement de métier. D’une part, il y a la recherche d’images qui rendent compte d’une histoire qui n’est pas la sienne, d’autre part, la quête de sa propre histoire.

On est enfin revenu sur le problème du numérique et sur le problème de la retouche des images. Jean-Claude Coutausse a expliqué qu’il ne fait aucun recadrage mais que le numérique, avec l’utilisation du logiciel Photoshop, lui permet de rendre certains clichés plus lisibles, notamment au niveau du contraste. Il a précisé également qu’il n’y a pas d’honnêteté de l’argentique et qu’on n’a pas attendu le numérique pour truquer des images. La mise en scène n’est pas gênante, en son sens, à partir du moment où on dit comment a été faite l’image, où il y a une honnêteté de l’auteur. En ce qui le concerne, le numérique lui a apporté une nouvelle envie de photographier.

La séance s’est alors terminée. Chacun a été invité à retrouver les photographies projetées sur le site Internet de Jean-Claude Coutausse : http://www.coutausse.com.

Pour citer cet article :

"Récits photographiques : la part de l'ombre". Imageson.org, 15 avril 2005 [En ligne]
http://www.imageson.org/document410.html
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