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Edition scientifiques, images, sons, médias en Méditerranée

Mayalen Zubillaga

Critiques et perspectives

L’article de Régis Bertrand, “L’iconographie de la peste de Marseille ou la longue mémoire d’une catastrophe”, est extrait du livre Images de la Provence. Les représentations iconographiques de la fin du Moyen Âge au milieu du XXe siècle (Centre Méridional d’Histoire, Publications de l’Université de Provence, 1992). Cet ouvrage est constitué par les actes d’un colloque riche d’une vingtaine de contributions.

Le prédécesseur de Bernard Cousin aux PUP avait été confronté, à l’époque de sa publication, en 1992, à un problème de taille : tous les articles étaient fondés sur de l’iconographie. Dans l’impossibilité de publier, pour des raisons de coûts, toutes les images, il avait été nécessaire de procéder à des choix, ceux-ci étant à la base de frustrations importantes pour les chercheurs. Dans le cas de l’article de Régis Bertrand, la version papier comportait seulement deux gravures et deux tableaux en noir et blanc, sur cinquante-cinq qui avaient constitué les sources de l’article. Le Recueil électronique représentait donc une aubaine, puisqu’il offrait la possibilité de publier autant d’images que possible, en couleurs de surcroît.

Pour la conception graphique de cet article, l’idée était de générer une lecture horizontale, dans laquelle le lecteur construirait lui-même sa galerie d’art en cliquant sur des liens pour afficher les tableaux. Une galerie virtuelle de peinture se déroule donc au fur et à mesure de la lecture de l’article, qui a été inséré dans une seule page Web. L’idée était donc de tester une nouvelle forme graphique, une nouvelle manière d’aborder l’article, et de satisfaire les envies du chercheur. Régis Bertrand a d’ailleurs beaucoup apprécié cette galerie virtuelle autour de son article. C’était, de plus, la première fois qu’il voyait tous ses documents à la fois. Ainsi, le même chercheur a en quelque sorte redécouvert son corpus, ou il l’a tout au moins découvert sous une nouvelle forme. Le 17 janvier 2002, lors de l’inauguration du Recueil, Régis Bertrand affirmait que son article électronique était bien meilleur que l’article papier, au sein duquel il n’avait pu placer que quatre images en noir et blanc. Il regrettait toutefois de ne pas avoir réuni son corpus iconographique, douze ans auparavant, dans l’optique de le numériser : les deux toiles les plus intéressantes ne figurent pas dans l’article électronique, car il n’avait pas pris la précaution de prévoir de bons clichés. Il faudrait donc désormais, selon lui, savoir anticiper ce type d’opérations. Cela dit, satisfait du résultat, il soulignait le plus grand intérêt scientifique, à ses yeux, de cette nouvelle mise en forme : la mise à disposition des sources qui ont permis l’écriture de l’article.

Le texte de Jean-Pierre Bracco, “Déplacements des groupes humains et nature de l’occupation du sol en Velay (Massif central, France) au Paléolithique Supérieur : intérêt de l’étude des matières premières minérales”, est extrait de L’Homme méditerranéen. Mélanges offerts à Gabriel Camps (Laboratoire d’Anthropologie et de Préhistoire des pays de la Méditerranée occidentale, Publications de l’Université de Provence, 1995). Le texte, également regroupé sur une seule page, défile classiquement, de manière verticale. Cette fois, toutes les illustrations sont spécifiques au Recueil électronique. La plus-value documentaire est donc vaste : images, schémas, notes bibliographiques, annotations, viennent enrichir le texte de départ.

Jean-Pierre Bracco s’est montré, lui aussi, très satisfait par la version électronique de son article. En amont de sa participation au Recueil, il y avait de sa part une envie scientifique de ne pas se laisser dépasser par de nouveaux outils, en l’occurrence ceux du Web et du multimédia. Il était également très intéressé par l’ampleur potentielle de la diffusion d’information sur Internet. De même, il était attiré par l’aspect ludique de ce projet, qui lui promettait d’ajouter du plaisir à son travail, d’autant que le style des préhistoriens est le plus souvent, selon lui, aride et dépouillé. Il avait tout de même le souci de ne pas tomber dans le spectaculaire : il voulait que le résultat soit, selon ses mots, « joli », mais que la forme apporte aussi du sens. Autrement dit, il fallait un intérêt scientifique à ces améliorations.

Le résultat le satisfait largement. Il voit en effet plusieurs intérêts dans l’hypertextualisation et la mise en ligne de son article :

Jean-Pierre Bracco a donc réellement eu l’impression que l’article de départ avait été amélioré. En revanche, il précise que s’il avait directement écrit cet article pour le multimédia, il l’aurait structuré autrement : il soulève ici la question de la réécriture pour le Web et, de manière plus générale, pour l’hypertexte.

Nous nous bornerons ici à réaliser un court compte-rendu, par rubriques, du Recueil en tant que site Web : est-il, de manière générale, accessible ? Comporte-t-il des éléments de valeur ajoutée suffisants pour justifier la mise en place d’un site sur Internet ? Son design est-il cohérent et recherché ? Son référencement est-il optimisé ? Enfin, est-il mis à jour régulièrement ? Précisons que nous avons réalisé cet audit au mois de janvier 2005, à la Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme, avec une connexion en haut débit et Internet Explorer.

Tout d’abord, en ce qui concerne l’accessibilité du site, on remarque qu’avec un réseau câblé ou avec l’ADSL, la page d’accueil s’affiche rapidement. Elle ne pèse que 57 Ko, ce qui représente un bon compromis entre qualité graphique et poids des pages, même avec un modem analogique standard. En revanche, les articles eux-mêmes sont lourds pour le Web, puisqu’ils pèsent 393 Ko pour celui de Jean-Pierre Bracco et 269 Ko pour celui de Régis Bertrand. Ces poids respectifs peuvent poser de sérieuses difficultés d’affichage pour les personnes ne possédant qu’un modem standard. Ceci est dommageable, d’autant que les articles sont le cœur même du Recueil, mais il faut noter que les personnes équipées avec une connexion haut débit sont de plus en plus nombreuses.

En revanche, le site respecte les standards habituels de l’équipement informatique de la plupart des internautes : il a été optimisé pour une résolution écran de 800 x 600 pixels, est également très visible en 1024 x 768 et reste correct en 640 x 480. De même, ce compte-rendu a été réalisé avec un poste équipé du navigateur Internet Explorer 5.0, mais aucun problème n’est relevé avec Netscape Navigator 6.2.

Cependant, nous relevons trois éléments qui peuvent nuire à l’accessibilité du site :

Pour ce qui est de la lisibilité et de la navigation, la page d’accueil donne quelques informations : titre du site (Le Recueil. Articles électroniques) et institutions (Pôle Images, Sons et Recherches en Sciences Humaines, MMSH, PUP). Comme nous l’avons indiqué précédemment, elle est rapide à charger. Aucun texte n’introduit au contenu du site, ce qui peut être considéré comme néfaste. Mais l’invitation à “entrer” dans le site, placée sur un œil, peut susciter la curiosité des internautes. De plus, la page d’accueil donne le ton sur le plan visuel : les choix graphiques qui dominent la majeure partie du site y sont présentés, indiquant l’ambiance générale et l’identité visuelle. Cette page possède ainsi une valeur de présentation et non véritablement d’information. Déconseillée dans un site fréquemment consulté (du type moteur de recherche), elle joue véritablement, ici, un rôle d’accueil de l’utilisateur.

Concernant la longueur des pages, la page d’accueil, la page de présentation, la page de sommaire et la page d’information sont courtes. Ceci minimise le besoin de défilement, maximise la visibilité des contenus et réduit les temps de téléchargement. En revanche, les pages des deux premiers articles sont longues, ceux-ci ayant été conservés en un seul bloc. Ainsi, les ascenseurs (vertical dans l’article de Jean-Pierre Bracco, horizontal dans celui de Régis Bertrand) sont longs. Il aurait peut-être été judicieux de réfléchir à une fragmentation cohérente des articles, ce qui aurait permis de réduire la taille des ascenseurs et de diminuer, par la même occasion, le poids de ces pages.

Venons-en à la lisibilité. La lecture sur écran est plus difficile que sur papier, et l’attention moins soutenue. Il est donc préférable, sur le Web, d’être bref et précis. Ici, les textes de présentation sont courts et efficaces. Les textes des articles sont longs, mais nous sommes sur un site scientifique et non pas commercial. De plus, la qualité de ces écritures renforce la lisibilité des textes. Une réécriture aurait peut-être, cependant, optimisé ces articles pour le Web. Les acteurs du projet en étaient conscients, mais le temps a manqué. C’est également un point qui a été soulevé par les deux auteurs lors de l’inauguration du site, le 17 janvier 2002. Jean-Pierre Bracco se dit par exemple convaincu que l’on n’écrit pas de la même manière pour le numérique, caractérisé par l’hypertexte et par la tabularité, que pour le papier, marqué, au contraire, par la linéarité. De même, l’inversion au niveau de l’écriture scientifique est, selon lui, l’un des avantages majeurs de l’écriture en ligne : en général, une explication globale est illustrée par des images ; avec le multimédia, il devient possible de montrer les images, puis, ensuite, de donner le discours scientifique qui en découle. Autrement dit, Internet offre la possibilité de montrer une partie de la démarche scientifique. Ainsi, l’image peut dépasser cette fonction illustrative souvent imposée par l’édition papier et se placer concrètement en tant que document et source de la production scientifique.

Poursuivons cette analyse du site. La grille de présentation est bien choisie, et l’information est présentée de façon structurée, séparée visuellement en blocs sur des axes horizontaux et verticaux. Par exemple, les informations de navigation sont disposées sur un bandeau vertical dans la partie gauche de la page, alors que le texte occupe la partie centrale et se distingue ainsi des éléments de navigation. De plus, la barre de navigation est bien placée, en haut et à gauche de chaque page. Sa structure est toujours identique, elle conserve la même localisation et la même logique.

Les pages du Recueil ne sont pas surchargées en liens, ce qui est un point positif. Toutefois, les liens ne changent pas de couleur quand ils ont été visités. Or, la règle serait plutôt de conserver les couleurs standards, c’est-à-dire le bleu pour les liens actifs et le rouge ou violet pour les liens visités. C’est, ici, dans un souci de cohérence graphique, d’esthétisme et de volonté de ne pas surcharger le site de couleurs, que ces choix ont été opérés. De plus, ce ne sont pas ici des liens qui renvoient vers d’autres sites – songeons par exemple à l’article de Régis Bertrand, où les liens permettent d’afficher les tableaux cités à l’intérieur même de la page. La mémoire des utilisateurs n’est donc pas sollicitée de manière excessive. Pour ce qui est du fonctionnement du site, tous les liens sont valides.

Par ailleurs, nous avons essayé d’évaluer le référencement du site : est-il aisé, pour un internaute, de le trouver dans l’immense flux du Web ? Nous observons d’abord qu’il n’y a pas de texte sur la page d’accueil, celui-ci étant encapsulé dans des images. Les noms de celles-ci sont très simples (“accueil20”, “accueil33”…). Or, les textes et les titres des images de la page d’accueil font partie des éléments filtrés par les moteurs de recherche. “Accueil” est, de plus, le titre qui apparaît dans la barre du haut de la fenêtre. Ce titre étant souvent utilisé par les moteurs de recherche pour déterminer le contenu des sites, il aurait été judicieux de le personnaliser (par exemple : “Recueil d’articles électroniques en SHS”).

Si les mots-clés essentiels (recueil, électronique, sciences humaines…) apparaissent au sein même des pages, il n’y a pas de balises META2 – que les Webmasters ajoutent souvent, à la main, dans le code HTML des pages. Or, certains moteurs les prennent en compte.

D’autre part, nous avons effectué une recherche par mots-clés dans quelques annuaires et moteurs de recherche (Yahoo, Google, Lycos, Altavista). Les résultats de ce test montrent que le référencement, dont il faut souligner l’importance, n’est pas très performant. Or, les annuaires et moteurs sont les outils les plus utilisés par les internautes pour trouver l’information dont ils ont besoin.

Précisons d’abord que nous entendons ici, par “design”, les aspects esthétiques du site et leurs implications au niveau ergonomique. Les éléments les plus importants, en ce qui concerne la navigation, ont été abordés précédemment. Le Recueil se matérialise dans un beau site, caractérisé par une recherche esthétique évidente. La teinte dominante est un bleu foncé : moyen de rendre le site reposant, et surtout d’en faire une vitrine totalement adaptée à son appartenance institutionnelle et géographique. Il s’agit en effet d’un projet MMSH, et le graphisme du Recueil est parfaitement cohérent avec le site de l’institution mère3, dont le fond est également bleu foncé. Soulignons également que la sobriété des couleurs et du graphisme est adaptée à des articles scientifiques. Il n’y a pas de surcharge visuelle, le nombre de couleurs principales étant limité : bleu foncé et orange pour les pages d’accueil et de présentation, bleu-gris foncé et orange pour les articles. Les deux couleurs principales, bleu et orange, sont des couleurs complémentaires. Les autres couleurs sont neutres : les textes, par exemple, sont blancs. Cette sobriété est bien relevée par les couleurs des tableaux et photographies.

On ne relève pas de problèmes de repères quant à la charte graphique. L’identification se fait rapidement, grâce à des éléments visuels très cohérents qui constituent en quelque sorte l’identité visuelle, la “signature” du site.

Le choix des polices de caractères est judicieux : le corps du texte est en Arial, ce qui constitue un choix optimal à deux titres. D’une part, il s’agit d’une police standard, disponible sur toutes les plates-formes. D’autre part, ce sont des caractères sans empattement, ce qui permet une lecture plus facile à l’écran. Seuls les deux courts textes de présentation sont visiblement écrits en Times. La taille des polices est optimisée puisque très bien lisible en 1024 x 768. De plus, il n’y a pas de police en taille absolue, ce qui permet à l’utilisateur d’augmenter ou de réduire la taille des caractères.

Le design est donc ici un élément fort de la cohérence du site et un élément de mise en valeur du contenu. L’esthétisme de ce site, très important pour Jean-Christophe Moine, constitue donc sans aucun doute l’une de ses principales qualités.

Mais c’est dans les contenus que se trouve la véritable valeur ajoutée du site : l’internaute a accès à des articles scientifiques francophones de qualité, enrichis par des images qui constituent une réelle plus-value documentaire. Enfin, il s’agit d’une expérience pionnière, ce qui n’est pas négligeable.

Il est possible de conclure en affirmant que le site du Recueil électronique bénéficie d’atouts importants, notamment au niveau du design et des contenus. Pour exploiter entièrement ce potentiel, il serait pourtant nécessaire d’effectuer des modifications, notamment d’optimiser le référencement, qui permettrait d’indiquer les thèmes des articles, mais aussi l’idée même de réflexion sur les nouveaux modes de transmission du savoir. Ainsi, ce site, qui constitue une véritable réussite visuelle, intellectuelle et expérimentale, serait accessible et lisible pour un plus grand nombre d’internautes.

De même, il est vrai que l’emploi de technologies récentes, comme les calques et les scripts, réduit le public ayant potentiellement accès à ces articles. On pourrait alors avancer que la dimension esthétique a peut-être été privilégiée de manière excessive, au détriment de l’utilisabilité. Mais ce serait porter un jugement de valeur sur ce projet : le but de notre recherche est de décrire, pas d’essayer d’imposer un modèle universel d’édition en ligne ni de considérer que le quantitatif – publier beaucoup – prime sur le qualitatif. De même, il serait trop facile de condamner le travail important qui a été fait sur la forme en le considérant comme un simple “gadget” car la forme produit du sens. Dans l’édition papier, les éditeurs et imprimeurs ont toujours essayé de publier des ouvrages lisibles et agréables pour les lecteurs. Ce recueil constitue, en outre, le centre d’une réflexion active sur le Web.

Cette réflexion est centrée autour de trois points essentiels : les avantages scientifiques de l’édition électronique, la nécessité d’implication des chercheurs dans ces nouveaux modes d’écriture et le questionnement sur les complémentarités entre édition papier et édition en ligne.

Nous ne nous étendrons pas sur les avantages scientifiques du Recueil ni, de manière plus générale, de ce type d’expériences. Nous les avons en effet développés précédemment au cours de cette recherche. Rappelons simplement que dans le texte de Régis Bertrand, la mise à disposition des sources constitue une rupture épistémologique et un engagement plus important de la part du chercheur. En ce qui concerne le texte de Jean-Pierre Bracco, les gains pédagogiques et informationnels dépassent largement l’intérêt esthétique de cette nouvelle forme d’édition.

Pour ce qui est de la volonté d’impliquer les chercheurs dans le processus de publication en ligne, le but a été atteint et a débouché, de surcroît, sur une grande satisfaction de la part de ceux qui ont été impliqués dans le projet.

Enfin, le point le plus important de cette réflexion semble être celui des complémentarités possibles entre l’édition traditionnelle et l’édition en ligne : nous avons perçu cette logique à travers la plus-value documentaire induite par l’ajout d’images et d’éléments graphiques en ligne.  

L’expérience du Recueil électronique est modeste, puisqu’elle n’est constituée que de deux articles, mais elle représente un potentiel à développer. Elle a retenu l’attention des MSH et du Ministère chargé de l’enseignement supérieur, puisque c’est après la présentation de ce projet que ce dernier a attribué un budget de recherche pour tout ce qui concerne les contenus numériques.

De plus, à la suite de la mise en ligne du Recueil,  des chercheurs ont été spontanément et immédiatement intéressés par le projet, notamment ceux qui détiennent un potentiel de sources visuelles (iconographiques, cartographiques etc.). Au mois de mai 2003, ce Recueil semble être une réussite puisqu’il va être progressivement enrichi par de nouveaux articles.

Enfin, les réactions des auteurs ont été recueillies, mais manquent celles de récepteurs : qu’en pensent-ils ? Considèrent-ils l’aspect esthétique comme une bonne chose ? Une étude de réception sur le Recueil constituerait donc, sans aucun doute, un excellent complément à ce projet novateur.

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Pour citer cet article :

Zubillaga, Mayalen. "Critiques et perspectives". Imageson.org, 30 mars 2005 [En ligne]
http://www.imageson.org/document398.html
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